[Actu] Modernisation des Sukhoï Su-33?

La nouvelle est tombée hier dans le cadre d’une interview du patron de l’aéronavale russe, le Major-Général Igor Kozhin abordant les travaux et projets en cours des MA-VMF: le Sukhoï Su-33 entrera en modernisation sous peu. Pour être plus précis, l’appareil bénéficiera d’une deuxième phase de modernisation.

Cette nouvelle pour le moins surprenante puisque concernant un appareil dont la fin de  carrière semblait se profiler à l’horizon mérite que l’on se penche un peu plus en avant sur les implications de cette annonce ainsi que le contenu potentiel de cette deuxième phase de modernisation.

Nous ne reviendrons pas en détails sur la technique et l’historique du Su-33; celles-ci ayant déjà été abordées in extenso dans le dossier accessible via ce lien. Cependant, il est intéressant de voir que l’arrivée des MiG-29K(UB)R au sein des MA-VMF en tant qu’appareils embarqués semblait devoir sonner le glas du Su-33 et/ou entraîner un affectation à terre définitive de ce dernier; les projets semblent avoir fait un volte-face complet en la matière. Pourtant, on ne peut pas dire que le Su-33 dans sa forme d’origine face réellement le poids face au MiG-29K(UB)R, même si son endurance est plus importante; le Su-33 souffre de sa faible polyvalence en matière d’armements, dispose d’un radar peu performant ainsi qu’une suite électronique peu moderne et enfin de l’absence d’une version d’entraînement « pure » (en effet, ce sont des Su-25UTG qui assurent cette fonction en collaboration avec des Su-27UB).

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Le Su-33 codé 67 Rouge perdu dans un crash le 03/12/2016. Image@Aleksey

En outre, le Su-33 n’est disponible qu’en nombre limité: les estimations soviétiques établies sur base du nombre de porte-avions à construire envisageaient l’acquisition de septante-deux Su-33, au final la chaîne de production s’arrêtera après la production de vingt-six appareils de série… dont pas moins de six seront perdus suite à divers accident. Il ne reste donc actuellement que vingt Su-33 actifs en Russie mais ce nombre est à réévaluer car certains appareils sont stockés en attente de passage en révision générale, les estimations les plus fiables tablent sur treize Su-33 disponibles pour le service actif auxquels il faut ajouter sept appareils stockés. Ce faible nombre n’arrange bien évidemment pas les choses en matière de disponibilité des appareils ce qui joue en défaveur du maintien en service des Su-33. Partant de cette idée, la commande des vingt-quatre MiG-29K(UB)R (vingt MiG-29KR et quatre MiG-29KUBR) en 2009 permettait à l’aéronavale russe de renouveler intégralement la dotation embarquée de l’Admiral Kuznetsov avec un appareil moderne, polyvalent et disposant d’une variante d’entraînement dédiée; cerise sur le gâteau, les coûts de développement furent en partie pris en charge par l’Inde. L’arrivée des MiG-29K(UB)R devait fort logiquement entraîner le retrait de service au plus tard à l’horizon 2020 des Su-33 certains appareils quittant déjà le service actif en 2015 à l’expiration de la durée de vol avant révision générale; de plus la rénovation programmée de l’Admiral Kuznetsov entraînerait le retrait des équipements embarqués spécifiques au Su-33, ces derniers étant remplacés par leurs équivalents pour les MiG.

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Le Su-33 codé 68 Rouge. Image@Russianplanes.net

Mais tout ceci a été balayé d’un revers de la main dans le courant de l’année 2016; la mise en service des MiG-29K(UB)R ainsi que la formation des pilotes de la Marine Russe ayant pris pas mal de retard; le Su-33 est revenu un peu contraint et forcé sur le devant de la scène. La décision de déployer l’Admiral Kuznetsov en Méditerranée pour l’engager sur le front syrien a nécessité de déployer des Su-33 vu l’indisponibilité des appareils MiG.

Le Su-33 étant avant tout un intercepteur devant assurer la couverture aérienne de la flotte, ses emports (maximum 6.5 tonnes de charge offensive répartis sur douze points) se limitent principalement à des missiles air-air guidés auxquels viennent s’ajouter une capacité air-sol limitée composée de roquettes ou de bombes lisses et enfin d’un canon de 30 mm alimenté à raison de 150 obus.

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Tableau résumé des emports possibles du Su-33. Image@Dream_Riser

La première étape de modernisation

En vue d’offrir une précision accrue (toute relative par rapport à des munitions guidées), une partie des Su-33 déployés au large de la Syrie vont recevoir le système de ciblage SVP-24 qui est un calculateur venant s’ajouter au radar embarqué et sur base de données météo ainsi que d’un positionnement Glonass calcule le meilleur moment où effectuer le largage de la munition en vue d’accroître la précision à l’impact; le cockpit reçoit un écran LCD du type MFI-10 où sont affichées les informations pour le pilote. L’ajout de cet équipement qui devait initialement se limiter à quelques appareils concerne finalement tous les Su-33 actifs et portera également sur les appareils qui reprendront le service après révision générale.

Autre élément intéressant, en 2017 le constructeur UEC a relancé la production du moteur AL-31F series 3 (spécifique à cet avion car disposant d’une protection renforcée face à la corrosion) sous une forme modernisée en vue d’équiper les Su-33; aucune information relative aux modifications ne sont disponibles mais il y a au-moins deux contrats datant de 2017 (ici et ici) qui indiquent l’acquisition d’un total de huit moteurs neufs de ce type en vue de rééquiper des Su-33.

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Le Su-33 codé 60 Rouge. Image@Russianplanes.net

Outre ces deux éléments importants, les avions qui sont passés en révision générale (ces dernières démarrant en 2002 et ayant lieu tous les sept ans) ont reçus trois autres modifications mineures; le montage d’une antenne A737 pour le système Glonass/GPS, un nouvel afficheur tête haute (HUD) ILS-31, ainsi que le montage du nouveau système d’alerte radar, le L-150 Pastel qui vient remplacer le SPO-15LM Beryoza. Evidemment ces modifications sont couplées à une révision générale de la cellule des Su-33; on le voit donc avec les éléments ci-dessus, même si il ne s’agit pas à première vue d’un programme de modernisation complète, une partie des composants de base de l’appareil ont été modifiés.

Si l’on se base sur les déclarations du patron de l’aéronavale russe c’est la première phase de modernisation du Su-33. En résumé, le contenu de celle-ci est le suivant:

  • Révision de la cellule
  • Montage du système de ciblage SVP-24
  • Montage de nouveaux réacteurs AL-31F series 3
  • Montage du système d’alerte radar L-150 Pastel
  • Nouveau HUD du type ILS-31
  • Montage du système de ciblage SVP-24
  • Montage d’un écran LCD MFI-10 lié au SVP-24
  • Montage d’une antenne GPS/Glonass A737

Toujours selon les déclarations dont question, le Major-Général Kozhin nous donne plusieurs indications sur la suite des travaux que le Su-33 va connaître lors de la deuxième étape de modernisation;

« (…)Кроме того, Су-33 проходят модернизацию. Первый этап выполнен, и сейчас готовимся к проведению второго, после которого будет увеличена мощность двигателя, улучшена системы обнаружения и т. д. Су-33 станет по-настоящему многоцелевым(…) »
_____________________________________

« (…)In addition, the Su-33 are being upgraded. The first stage has been completed, and now we are preparing for the second one, after which the engine power will be increased, the detection system will be improved, and so on. The Su-33 will become truly multi-purpose (…) »

La deuxième étape de modernisation

Le Su-33 est donc amené à connaître une deuxième étape de modernisation qui devrait traiter trois éléments (voire plus);

  • La motorisation
  • Le système de détection (radar?)
  • La polyvalence de l’appareil

Premier point abordé: la motorisation. Excepté un remplacement du moteur AL-31F series 3 (peu probable) par un modèle neuf et/ou plus récent ayant reçu un traitement renforcé face à la corrosion; il semble plus cohérent que les modifications (ou tout du moins une partie de celles-ci) apportées au AL-31F series 3 portent donc sur une augmentation de la puissance du moteur. Bien que le remplacement de l’AL-31F series 3 soit une option qui ne peut être à exclure d’office, après tout, la Russie envisage bien de remplacer le moteur du Su-30SM par le moteur AL-41F1S (Izd.117S) du Su-35S. Techniquement parlant cette possibilité est réalisable; le diamètre et la longueur des deux moteurs étant identiques mais semble peu crédible vu que l’on parle d’une augmentation de puissance pas d’un remplacement de moteur. Sans compter qu’une telle opération serait lourde pour des appareils ayant déjà passé les vingt ans de carrière. L’option de l’emploi d’AL-31F1 series 3 modifiés est beaucoup plus en adéquation avec la vie résiduelle des appareils ainsi que les budgets consacrés à l’aéronavale qui sont généralement plus modestes que ceux consacrés à la force aérienne.

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Le Su-33 codé 77 Rouge. Image@Wikipedia.com

Le deuxième point est certainement le plus important; le radar du Su-33. Le système de tir du Su-33 est composé de deux capteurs principaux: le radar RLPK-27K (N001K) et le système électro-optique OEPS-27K (OLS-27K). Le radar Phazotron N001K est une variante légèrement modifiée (au niveau des logiciels le pilotant) du N001 employé par le Su-27 et optimisé pour le fonctionnement au-dessus de l’eau. Ce radar monté à l’avant de l’appareil dans un radôme mobile dispose de la capacité de suivre 10 cibles en même temps et d’assurer le guidage simultané de deux missiles. Néanmoins, il s’agit toujours du radar « basique » tel qu’employé par les premières versions du Su-27; inutile de préciser qu’il s’agit donc d’une technologie qui remonte aux années 1970 et loin d’être la crème en la matière.

Trois options vont donc se présenter à l’aéronavale russe:

  • Le status quo
  • La modernisation des logiciels de pilotage
  • La modernisation/remplacement du radar

Le status quo est l’option la moins pertinente vu que le système de détection doit être amélioré: on peut exclure d’office cette option. Surtout au vu du fait que l’appareil doit devenir plus polyvalent, la nécessité d’intervenir sur le radar s’imposera d’elle-même.

L’option du remplacement du radar est également une possibilité, deux candidats potentiels étant disponibles: le N011M Bars (PESA) du Su-30SM ou le N035 Irbis-E (PESA) du Su-35S. L’option du N036 Byelka issu du Su-57 (radar AESA) n’est vraiment pas envisageable pour l’instant: la production étant réservée en priorité au Su-57 et ne se justifie pas sur un appareil de vingt ans. En outre, si l’option telle qu’envisagée actuellement de remplacer le radar N011M Bars du Su-30SM se confirme, il est peu probable que ce dernier soit employé pour équiper le Su-33. Il ne resterait théoriquement que l’option du N035 Irbis-E du Su-35S pour rééquiper les Su-33; cependant encore une fois la question de la pertinence de cette option eu égard aux contraintes financières peut être posée.

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Le Su-33 codé 60 Rouge est sorti de révision générale en 2017. Image@Russianplanes.net

On en reviendrait donc à l’option qui semble la plus crédible: la modernisation du radar N001K. C’est l’option qui a été suivie dans le cadre de la modernisation du Su-27 au standard Su-27SM(3), les travaux portant sur le remplacement du système électro-optique ainsi que sur l’informatique et les software pilotant le radar limitant ainsi le coût global tout en augmentant significativement les performances offertes. Ces modifications permirent notamment au Su-27SM(3) de mettre en oeuvre les missiles R-77/RVV-AE ainsi que les Kh-31A tout en offrant au pilote la possibilité de créer une cartographie précise d’une zone. Et même si ce n’est pas encore précisé, il s’agit très clairement de l’option la plus évidente. Economique, efficace tout en augmentant très clairement les capacités de l’appareil en ne le révolutionnant pas fondamentalement: la modernisation du radar actuel est l’option intermédiaire entre le status quo qui n’offre évidemment aucun avantage et l’option du remplacement complet qui est onéreuse et difficile à justifier sur un appareil de cet âge. Accessoirement, un Su-33 modernisé de la sorte pourrait déployer des missiles air-air R-77 ainsi que des missiles air-mer Kh-31A ce qui lui donnerait une capacité offensive beaucoup plus crédible que ce dont il dispose actuellement.

Et on en arrive donc au troisième point soulevé; la polyvalence. Cette dernière était déjà envisagée dans le cadre d’un premier projet de modernisation proposé à l’Inde sous le nom de Su-33M mais refusé à l’époque au profit du MiG-29K(UB); il semble néanmoins que l’on se dirige partiellement vers cette option si l’option du radar se confirme avec les possibilités de multifonctionnalité qui en découlent. Le Su-33 sera dès lors apte à effectuer des frappes air-air longue portée ainsi que de déployer des missiles air-mer ainsi que des bombes guidées. Nous ne nous attarderons pas spécifiquement sur ce point vu que les capacités effectives de l’appareil post-modernisation dépendront des choix techniques posés au préalable (notamment sur le radar).

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Le Su-33 codé 88 Rouge. Image@Anatoly Burtsev

Un dernier point peut-être soulevé; le cockpit. Actuellement, le cockpit du Su-33 est toujours le même (à quelques détails près) que celui d’un Su-27 de première génération, c-à-d; exclusivement composé d’indicateurs analogiques qui ne facilitent pas vraiment la tâche du pilote par rapport aux cockpit modernes. Il est évident que dans le cadre de la modernisation du radar et des systèmes liés, un nouveau cockpit va s’imposer. La seule question que l’on peut se poser est de savoir si les MA-VMF essaieront de « standardiser » avec les options retenues pour le Su-27SM(3), soit un cockpit avec deux grands écrans LCD et un petit écran LCD intercalaire entre les deux autres ou alors ils partiront sur l’option du Su-35S, soit un cockpit doté de deux écrans LCD de grande taille. En fait le choix est ouvert et il reste à voir qui sera responsable de la modernisation (KnAAZ? IAPO? 20 ARZ? Autre?) et quels seront les moyens disponibles affectés à cette deuxième phase de modernisation.

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Le cockpit du Su-33 en version d’origine est loin d’être un modèle de modernité. Image@?

On peut donc synthétiser les options pour la deuxième phase de modernisation de la façon suivante;

  • Réacteurs AL-31F series 3 plus puissants
  • Radar modernisé (même modèle que le Su-27SM(3)) ou radar neuf N035 Irbis
  • Accroissement de la polyvalence et donc de la gamme des emports offensifs
  • Nouveau cockpit

En conclusion

Alors qu’il semblait condamné à terminer sa vie prématurément ou alors sur une base à terre dans un coin reculé de la Russie, le Sukhoï Su-33 est sur le point de connaître une seconde vie insoupçonnée; il est vrai que bien qu’étant un appareil d’une vingtaine d’années, il dispose encore d’un potentiel exploitable important. La présence d’un seul porte-avions au sein de la Marine Russe n’impose aucunement le besoin de disposer d’une flotte importante d’appareils pouvant être embarqué et avec vingt-trois MiG-29K(UB)R composant la dotation de l’Admiral Kuznetsov, on peut se poser la question de l’utilité de conserver les Su-33.

Certes la question est pertinente, tout comme il est pertinent pour l’aéronavale de conserver en sa dotation un appareil loin d’avoir exploité l’ensemble de son potentiel et qui, en bénéficiant d’un programme de modernisation parfois un peu difficile à suivre, sera largement crédible comme appareil de première ligne. Outre son potentiel, le Su-33 offre une caractéristique qui découle de sa filiation avec le Su-27: un rayon d’action important, et c’est peut-être là que réside tout l’intérêt de l’appareil en 2019. Intelligemment modernisés et transformés en appareils polyvalents pour un faible coût par rapport à l’acquisition d’avions neufs, les Su-33 basés à Severomorsk-3 (Flotte du Nord) seront aptes à couvrir le Nord de la Russie ainsi que sur la zone arctique où son rayon d’action sera un avantage très utile par rapport aux MiG-29K(UB)R.

En outre, le maintien en service de tels appareils permet à l’OKB Sukhoï de garder un pied dans le créneau de l’avion embarqué; alors que MiG avait récupéré ce créneau suite à la commande indienne et par truchement la commande russe, il semble que les ingénieurs de Sukhoï ne veulent pas lâcher le morceau et ce faisant préparent déjà le terrain à l’arrivée d’une variante navale du Su-57 à moyen-terme. Certes cet argument peut paraître léger à première vue mais au vu de la prépondérance de l’OKB Sukhoï sur le marché local, cet argument est loin d’être aussi absurde qu’il n’y paraît à première vue.

Il reste donc à voir si les options abordées ici pour la deuxième phase de modernisation du Su-33 vont se confirmer, les mois à venir permettront d’en savoir plus sur la question et nous aurons donc l’occasion de confirmer et/ou d’infirmer les éléments envisagés dans cet article.

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