[Actu] La composante stratégique sous-marine russe: état des lieux

L’arrivée du sous-marin K-555 Knyaz Pozharskiy (Князь Пожарский) huitième bâtiment du Projet 955 Boreï (Борей) et quatrième de série du Projet 955A Boreï-A (Борей-А) à sa base d’attache de Gadzhiyevo en date du 2 août 2025 marque la poursuite de la modernisation de la composante stratégique de la Flotte du Nord de la Marine Russe (VMF) après un hiatus de près de cinq ans depuis la dernière livraison d’un bâtiment neuf. Cette pause de plusieurs années découle de la nécessité de moderniser en priorité la composante stratégique de la Flotte du Pacifique (TOF / Тихоокеанский флот) qui était bien mal en point car reposant encore sur un reliquat de SNLE du Projet 667BDR Kalmar (code OTAN: Delta III)… ayant très largement dépassé l’âge légal de la retraite!

Arrivée du K-555 Knyaz Pozharskiy à Gadzhiyevo. L’image n’est pas d’excellente qualité, mais elle permet d’illustrer cette arrivée. Image@mil.ru

Le renouvellement de la composante stratégique de la Flotte du Pacifique s’est (temporairement?) achevé avec l’arrivée du K-554 Imperator Aleksandr III (Император Александр III) admis au service le 11 décembre 2023. Sa transition inter-flottes (en compagnie du K-571 Krasnoyarsk du Projet 885M Yasen-M) se termine le 25 septembre 2024 avec son arrivée à la base d’attache de Vilioutchinsk (Kraï du Kamtchatka) où il intègre les effectifs de la 25 DiPL (25-я Дивизия Подводных Лодок). Suite à l’arrivée du K-554, l’effectif de SNLE de la Flotte du Pacifique peut être considéré comme intégralement renouvelé avec une dotation composée de cinq bâtiments:

  • K-550 Aleksandr Nevski (Александр Невский) du Projet 955 Boreï (2013)
  • K-551 Vladimir Monomakh (Владимир Мономах) du Projet 955 Boreï (2014)
  • K-552 Knyaz Oleg (Князь Олег) du Projet 955A Boreï-A (2021)
  • K-553 Generalissimus Suvorov (Генералиссимус Суворов) du Projet 955A Boreï-A (2022)
  • K-554 Imperator Aleksandr III (Император Александр III) du Projet 955 Boreï-A (2023)

Ces arrivées, étalées sur dix ans, ont permis le retrait de service du dernier SNLE survivant du Projet 667BDR, le К-44 Ryazan (Рязань) en 2023 après une (très!) longue carrière débutée en 1982. Avec cinq Boreï(-A) dans ses rangs dont l’âge moyen s’établit à un peu plus de six ans: la Flotte du Pacifique est en mesure de garantir une permanence à la mer d’un SNLE (en se basant sur le triptyque d’un navire en mer, d’un navire en réparations/révisions et d’un navire dédié aux entraînements). A plus long-terme, l’arrivée d’un sixième Boreï(-A) serait souhaitable à l’horizon 2035 pour permettre d’assurer une permanence à la mer (minimale) de deux SNLE: on peut d’ailleurs remarquer au vu des chiffres disponibles que les deux premiers Boreï livrés au Pacifique (K-550 et K-551) vont devoir arrêté dans un proche avenir en vue de bénéficier de leur premier arrêt technique majeur qui se déroulera au chantier naval DVZ Zvezda de Bolshoy Kamen (plusieurs contrats de rééquipement de ce chantier naval dans ce cadre ont été publiés ces dernières années).

L’effort de renouvellement porté sur la Flotte du Pacifique a impacté directement la Flotte du Nord, néanmoins celle-ci se trouvait dans une position (beaucoup) plus confortable que son homologue du Pacifique: sa composante stratégique étant composée majoritairement par des SNLE (Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins / RPKSN pour les Russes) du Projet 667BDRM Delfin (code OTAN: Delta IV). Conçus comme alternative « low cost » à la construction des monstres (à construire et à exploiter) qu’étaient les SNLE du Projet 941 Akula (code OTAN: Typhoon) et même si ces derniers sont plus récents et plus modernes que leurs prédécesseurs du Projet 667BDR, il n’empêche que les navires du Projet 667BDRM sont des dérivés lointains des SNLE du Projet 667B Murena (code OTAN: Delta I) dont le premier bâtiment fut admis en service en 1972.

Derniers représentants de la pléthorique famille des « Delta », cette vue 3/4 latérale d’un sous-marin du Projet 667BDRM met bien en avant les lignes caractéristiques de cette famille avec l’imposante « bosse » dorsale abritant le sommet des missiles. Image@?

Admis au service à raison de sept unités (emportant à l’origine le missile balistique R-29RM) entre 1984 et 1990, la flotte des Delfin s’est progressivement réduite avec le retrait de service dès 1999 du K-64 Podmoskovie (Подмосковье) qui fut ensuite converti (les travaux vont durer près de 15 ans!) en sous-marin spécial du Projet 09787 (code OTAN: Delta IV Stretch), renuméroté BS-64 Podmoskovie et affecté depuis 2016 au GUGI. Le K-84 Iekaterinbourg (Екатеринбург) est quant à lui retiré du service en 2022 et en attente de démontage depuis. La flotte de Pr.667BDRM s’est donc stabilisée autour de cinq sous-marins en dotation:

  • K-51 Verkhotourie (Верхотурье) du Projet 667BDRM (1984)
  • K-114 Toula (Тула) du Projet 667BDRM (1987)
  • K-117 Briansk (Брянск) du Projet 667BDRM (1988)
  • K-18 Karelia (Карелия) du Projet 667BDRM (1989)
  • K-407 Novomoskovsk (Новомосковск) du Projet 667BDRM (1990)

Ces cinq unités présentent donc un âge moyen s’établissant à un peu plus de trente-sept ans de carrière, néanmoins la présence du centre de réparations et d’entretiens Zvezdochka à Severodvinsk a permis d’octroyer aux bâtiments des cycles d’entretiens « presque » réguliers avec en outre une modernisation technique limitée consistant dans le remplacement des missiles R-29RM d’origine par des R-29RMU2 Sineva et par la suite R-29RMU2.1 Liner.

Un début de renouvellement de la composante stratégique de la Flotte du Nord a lieu avec la mise en service du K-535 Iouri Dolgorouki (Юрий Долгорукий), unité tête de série du Projet 955 Boreï (Борей) livré en 2013 après pas moins de dix-sept années passés en cale de construction et aux essais! La suite du renouvellement suit la même logique avec l’admission au service du K-549 Knyaz Vladimir (Князь Владимир), unité tête de série du Projet 955A Boreï-A, livré en 2020. A noter que la grande proximité géographique entre la base principale des sous-marins stratégiques affectés à la Flotte du Nord de Gadzhiyevo et le chantier naval SevMash de Severodvinsk explique très certainement l’affectation de ces deux bâtiments à cette flotte et non à sa consœur du Pacifique.

Unité tête de série et premier bâtiment de la famille des Boreï(-A): le K-535 Iouri Dolgorouki vu lors d’une présentation à Gadzhiyevo en octobre 2015. Image@mil.ru

L’admission au service du K-555 Knyaz Pozharskiy au sein de la 31 DiPL (31-я Дивизия Подводных Лодок) le 24 juillet 2025 et le transfert vers Gadzhiyevo effectif le 1er août 2025 vient donc marquer le retour des livraisons de SNLE à la Flotte du Nord après un hiatus de près de cinq ans, la flotte de Boreï(-A) en dotation au sein de la Flotte du Nord s’établissant de la manière suivante:

  • K-535 Iouri Dolgorouki (Юрий Долгорукий) du Projet 955 Boreï (2013)
  • K-549 Knyaz Vladimir (Князь Владимир) du Projet 955-A Boreï-A (2020)
  • K-555 Knyaz Pozharskiy (Князь Пожарский) du Projet 955-A Boreï-A (2025)

Avec un âge moyen s’établissant à un peu plus de cinq ans et demi, cette flotte peut être considérée comme jeune (surtout en comparaison avec les Pr.667BDRM!) néanmoins elle présente un profil pour le moins disparate avec le K-535 (Pr.955) qui n’est pas au même standard technique que ses deux confrères K-549 et K-555 (Pr.955A) et qui est en outre actuellement arrêté pour bénéficier de son premier arrêt technique majeur (qui sera une première pour un bâtiment de cette classe). De plus, au vu des effectifs totaux théoriques de la Flotte du Nord, avec cinq Pr.667BDRM et trois Pr.955(-A) en dotation soit un total de huit bâtiments, elle est en mesure d’assurer une permanence à la mer de (minimum) deux SNLE… oui mais non. Avec un Boreï (le K-535) ainsi que deux Delfin (les K-117 et K-18) en arrêts techniques, il reste à la disposition de la Flotte du Nord cinq bâtiments actifs ce qui permet d’assurer une permanence à la mer théorique d’un seul bâtiment alors que les effectifs de base sont bien supérieurs à ceux de la Flotte du Pacifique (cinq vs huit).

Unité tête de série du Projet 955A Boreï-A, le K-549 Knyaz Vladimir vu lors d’une sortie d’essais au départ du chantier naval SevMash de Severodvinsk. Image@Oleg Kuleshov

Malgré la prolongation de carrière dont bénéficient les Delfin, ces derniers ne rajeunissent certainement pas et il est à remarquer que l’unité tête de série, le K-51 est déjà âgé de quarante-et-un ans tandis que son dernier arrêt technique majeur remonte à 2012… autant dire que la fin de carrière s’approche à grands pas. Il est peu probable qu’il soit encore prolongé pour dix ans, ce qui l’amènerait à l’âge plus que respectable d’un demi-siècle: surtout pour un navire construit sur une base technique plus ancienne (bien que globalement fiable). La mise sur cales de deux Boreï-A supplémentaires en 2021 chez SevMash, les Dmitri Donskoï (Дмитрий Донской) et Knyaz Potemkin (Князь Потёмкин) qui seront respectivement les neuvième et dixième navires du Projet 955(-A) Boreï(-A) ne déboucheront pas sur une mise en service avant l’horizon 2027-2028 (au bas mot) vu les temps de production moyens des autres navires de cette série. Ces deux bâtiments destinés à renforcer les effectifs de la Flotte du Nord (le Dmitri Donskoï reprend le nom de baptême de l’ancien TK-208 Dmitri Donskoï du Projet 941 Akula, dernier de sa classe et qui fut retiré du service en février 2023) permettront de constituer un effectif équitablement partagé de cinq Boreï(-A) entre les deux flottes principales russes.

Le dernier des Mohicans: le TK-208 Dmitri Donskoï du Projet 941UM. Selon les informations les plus récentes sa transformation en musée est sérieusement envisagée. Image@?

Néanmoins, reste donc la question du format final de ce renouvellement des flottes de sous-marins nucléaires stratégiques russes. Avec dix Boreï(-A) actifs et/ou en construction et considérant à terme la mise à la retraite inéluctable de tous les Delfin survivants dans un délai maximum de dix ans: restera la question de la poursuite ou non de la construction des Boreï-A. Le format à dix SNLE répartis équitablement sur les deux flottes principales géographiquement très éloignées n’offre guère de marge de manœuvre en matière de disponibilité, c’est pourquoi le passage à douze Boreï(-A) est discuté de manière récurrente depuis plusieurs années. Il semble désormais que les décisions longuement attendues se concrétisent puisque le président Russe a annoncé le 24 juillet 2025, lors de la cérémonie de lever du drapeau du K-555 Knyaz Pozharskiy, la construction de deux Boreï-A supplémentaires ce qui portera l’effectif total à douze unités (deux bâtiments actuellement sur cales et deux sous-marins encore à poser).

Le K-555 Knyaz Pozharskiy est vu à quai à Gadzhiyevo aux côtés du Novomoskovsk du Projet 667BDRM. Image@?

Les observateurs les plus attentifs remarqueront que le passage à un format final (?) de douze Boreï(-A) offrira une « parfaite » parité au niveau quantitatif avec la future flotte de SNLE Columbia de l’US Navy, ces derniers devant à terme être constitué de douze navires emportant chacun seize SLBM UGM-133 Trident II D5LE tandis que les douze Boreï(-A) emportent chacun seize SLBM 3M30 Boulava (soit un total de cent nonante-deux missiles balistiques embarqués). A l’heure des chefs d’états et hommes politiques (même de deuxième zone) prompts à fanfaronner sur « qui a la plus grosse » (flotte, évidemment) dans les médias et autres réseaux sociaux, cette parité a toute son importance, celle-ci n’étant pas qu’opérationnelle. Et ce, peu importe son coût.

D’un point de vue industriel, cette décision fait sens avec les sorties de chantier des sous-marins mis sur cale dans la période 2014-2017 (ceci concernant à la fois les Boreï-A et Yasen-M): de la place se libère chez SevMash et en vue de maintenir un volume de travail constant tout en profitant de la pleine maîtrise de la production des deux classes de sous-marins, la continuation de leur production est un choix rationnel. Les déclarations du président russe vont en ce sens avec deux Boreï-A et deux Yasen-M supplémentaires à construire: ce qui doit fournir un volume de travail équivalent à entre 8 et 10 années supplémentaires pour SevMash et verrait la flotte de Boreï(-A) et de Yasen(-M) monter à douze bâtiments dans chaque classe. A l’inverse, cette annonce vient au passage corroborer le fait que la mise sur cale d’une première unité de la (toujours hypothétique) future classe de SNLE du projet Arktur n’est pas à attendre avant l’horizon 2035.

Le K-555 Knyaz Pozharskiy lors d’une sortie d’essais au départ du chantier naval SevMash. Image@Oleg Kuleshov

Pour conclure, ouvrons une petite parenthèse qui n’est pas dénuée d’intérêt même si les navires en questions ne sont pas des sous-marins stratégiques stricto sensu. Comme indiqué précédemment le BS-64 Podmoskovie (Подмосковье) est un des sous-marin du Projet 667BDRM qui a été transformé selon le Projet 09787 et transféré au GUGI (29 DiPL de la Flotte du Nord) où il est employé comme navire-mère pour des véhicules sous-marins plus petits pouvant intervenir à (très) grandes profondeurs. Le GUGI dispose dans sa dotation d’un autre sous-marin remplissant des fonctions similaires: le BS-136 Orenbourg (Оренбург) qui est l’ancien sous-marin K-129 du Projet 667BDR transformé selon le Projet 09786 (sortie de travaux en 2002 et admission au service en 2006) dont la première mise en service au 5 novembre 1981.

Même si il a perdu sa bosse dorsale typique des Delta, le BS-136 Orenbourg ne peut pas renier ses origines. Image@?

Ayant atteint l’âge (plus que respectable) de quarante-quatre ans (même si il a été arrêté de très longues années pour travaux), la carrière du BS-136 Orenbourg (basé sur un Pr.667BDR Kalmar) est soit déjà achevée soit en passe de l’être. La mise sur cale, toujours chez SevMash, d’un nouveau sous-marins répondant au nom d’Orenbourg (Оренбург) et appartenant (normalement) au Projet 09853 (le code Projet est à confirmer) est maintenant confirmé même si les médias russes gardent le silence sur la question. La publication, sur un forum naval russe bien connu, de fanions portant les armoiries ainsi que d’un bic et d’un porte-clefs (objets qui sont remis aux participants – des officiels – dans ce type d’évènements) illustrant la mise sur cale d’un nouveau sous-marin reprenant le nom d’Orenbourg et destiné au GUGI (en atteste le logo du crabe que l’on retrouve sur les objets en question) permet donc de voir qu’un troisième sous-marin spécial neuf rejoindra à terme les effectifs du GUGI, plus que certainement stationné à la Flotte du Nord cette fois-ci.

Le fanion et les objets dédiés à la mise sur cale du futur Orenbourg. Image via wrk.ru/forums

Après avoir admis au service en date du 8 juillet 2022 le sous-marin du Projet 09852, le BS-329 Belgorod (Белгород) premier vecteur du drone sous-marin à propulsion et charge nucléaire 2M39 Poseidon; ce bâtiment bien qu’affecté à la Flotte du Pacifique est actuellement toujours stationné à Severodvinsk et utilisé dans le cadre des essais de mise au point du Poseidon. Toujours mis en œuvre par le GUGI, un autre vecteur du drone Poseidon va venir rejoindre les effectifs de la Marine Russe: le sous-marin nucléaire Khabarovsk (Хабаровск) du Projet 09851 mis sur cale chez SevMash le 27 juillet 2014 et dont on ne sait pas grand chose pour l’instant si ce n’est qu’il sera basé également à la Flotte du Pacifique (où il rejoindra le Belgorod), qu’il reprendrait certaines des solutions techniques des Boreï-A et qu’il serait déjà aux essais… chose qui paraît pour le moins improbable en l’absence de la moindre preuve photographique de ceci (sachant, en outre, que SevMash est surveillé par tous les satellites de renseignement militaire depuis les origines de ces derniers). Après onze années passées sur cale, il est plus probable que le Khabarovsk sortira du chantier naval dans le courant de 2025, son utilisation ainsi que sa complexité technique font que ce dernier n’a certainement pas eu la priorité dans l’ordre de construction chez SevMash: sachant qu’outre les Boreï-A et Yasen-M, SevMash travaillait également en parallèle sur le Belgorod qui a mobilisé des moyens importants jusqu’en 2022. Et les essais du drone Poseidon ne semblent toujours pas achevé; ce qui ne doit pas aider à accélérer les travaux d’achèvement du Khabarovsk.

A terme, le GUGI disposera donc de trois vecteurs du drone 2M39 Poseidon, on ne peut néanmoins qu’être étonné de voir la Russie investir autant de temps, de capacité industrielle et d’argent dans des sous-marins dont la raison d’être est loin d’être « évidente » alors qu’au même moment la construction navale locale rencontre les pires difficultés du monde (c’est un doux euphémisme) à construire des navires de surface (qui pourtant sont des plus nécessaires en vue de protéger les sous-marins) et/ou à réduire les délais de construction des sous-marins nucléaires stratégiques et d’attaque.

Mais soit, la Russie n’en est pas à une contradiction près.

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