[Actu] Le projet de sous-marins stratégiques Arktur

Le salon Army-2022 qui se déroule actuellement du 15 au 21 août à Moscou est, comme de coutume dans ce genre de salons, l’occasion de présenter les productions existantes, de signer des contrats et également de présenter certains travaux en cours sur des projets qui en sont en général au stade préliminaire. Dans le contexte actuel, on est en droit de se questionner sur la pertinence de ce type de salons ainsi que du décalage certain entre les annonces effectuées et la réalité du terrain constatée en Ukraine. Soit, il y a beaucoup à dire sur ces questions mais il n’empêche qu’il est néanmoins nécessaire et utile (surtout dans un contexte où l’accès à l’information est de plus en plus difficile) de voir dans quelles directions travaillent les bureaux d’études russes ainsi que les idées et concepts qui sont étudiés.

Les projets présentés sont souvent un mélange hétérogène de plausible, de crédible, de peu probable et de « relevant clairement de la Science-Fiction »: cette édition 2022 du salon ne déroge pas à cette tendance et ce, surtout dans le secteur de la construction navale. Entre le porte-avions hypothétique avec « coque hyper-résistante« , le concept de navire modulaire Varan (dont ce n’est pas la première présentation), des drones sous-marins à propulsion électriques, etc… Beaucoup de projets sont discutables et peuvent prêter à sourire mais on retrouve surtout, ce qui est probablement le concept le plus intéressant: le projet de sous-marin Arktur.

Présenté comme le remplaçant – à terme – de la classe de sous-marins stratégiques Project 955/955A Boreï(-A), le projet Arktur (Арктур) est une nouvelle classe de sous-marins stratégiques (SNLE) adaptés pour le fonctionnement en mers froides; le nom Arktur se traduit en français par « Arcturus » et tire son nom d’une étoile du type géante rouge (donc en fin de vie) qui se trouve dans la constellation du Bouvier. Pour les amateurs d’éthymologie, signalons que le mot Arcturus trouve son origine dans le grec ancien avec Ἀρκτοῦρος (Arktoûros) qui a comme racine ἄρκτος (ours) et οὖρος (gardien) signifiant donc « Gardien des Ours« . La symbolique (ou l’ironie?) du nom est pour le moins « amusante ».

Même si ce projet n’en est qu’à ses prémisses, et sachant qu’il n’y a pas encore de programme de recherches et développement officiel en cours, la présentation du modèle sur un stand de la Marine Russe et non sur un stand du bureau d’études ayant développé le concept en dit long sur l’intérêt porté par les VMF sur ce concept. Ceci n’est aucunement une garantie que ce projet sera poursuivi dans sa forme actuelle pas plus qu’il finira par se concrétiser mais il n’empêche que sa présence sur ce stand équivaut à une forme d’adoubement tacite; voilà pourquoi il est intéressant de se pencher un peu plus en avant sur ce qui n’est encore, pour l’instant, qu’une maquette.

  • Considérations techniques

Projet de sous-marin stratégique (RPKSN/РПКСН dans la classification russe) à propulsion nucléaire de cinquième génération dessiné par le bureau d’études TsKB MT Rubin (ЦКБ МТ Рубин) et conçu pour prendre la relève des SNLE du Projet 955(-A) Boreï(-A), l’Arktur (Арктур) est un bâtiment dont la mise en service est attendue à l’horizon 2050 au sein de la Marine Russe (VMF).

D’un point de vue général, l’Arktur présente une configuration (presque) classique avec à la proue des tubes lance-torpilles, un sonar conforme de grande dimension ainsi qu’une trappe de rechargement des torpilles positionnée sur le dessus de la coque (selon les habitudes russes en la matière). Un kiosque se positionne en arrière du compartiment des torpilles et on peut soupçonner que le GKP (poste de commandement central) se trouve en-dessous et/ou à proximité immédiate. Derrière le kiosque, on retrouve la tranche de l’armement principal avec douze tubes de lancement pour missiles balistiques, suivie par la tranche propulsion avec le réacteur nucléaire, et une poupe disposant de trois hangars pour drones embarqués (deux latéraux et un en position centrale) et enfin la partie propulsive avec des propulseurs latéraux intégrés dans la coque ainsi des ailerons positionnés au-dessus et en-dessous de ceux-ci.

Aperçu général de la maquette du projet Arktus avec un Boreï-A en arrière-plan. Image@Michael Jerdev

Vu que le projet n’en est qu’à ses débuts, il est parfaitement évident que les données techniques disponibles sont à aborder avec d’énormes réserves et que ces dernières sont appelées à profondément évoluer selon l’état d’avancement du projet. Les chiffres communiqués tant qu’à présent sont les suivants;

  • Longueur: 134 m
  • Largeur maximale: 15,7 m
  • Déplacement: 20% de moins que le Boreï-A (14.720 / 24.000 Tonnes), soit: 11.776 / 19.200 Tonnes
  • Propulsion nucléaire

La coque du navire est la première surprise de ce projet, vu les habitudes du bureau d’études Rubin, le type d’armement embarqué (des missiles balistiques) ainsi que la zone d’action (principale) envisagée du navire (les zones froides): la question de la présence d’une double coque ne fait guère de doutes. C’est au niveau des lignes de la coque que réside la surprise: elle présente un profil et des lignes générales qui sont en nette rupture avec celles de son prédécesseur. Alors que la coque du Boreï(-A) présente un profil en « forme de cigare » (tube long et rond mais dont la partie supérieure est « aplatie »): le projet Arktur dispose d’une coque de plus petite dimension que le Boreï-A (on parle d’un déplacement réduit de 20% entre les deux classes) et présentant un profil en forme de diamant avec un kiosque aux lignes très travaillées et fortement intégré dans l’ensemble.

La coque se présente avec un profil en forme de « diamant »: partant d’une partie supérieure « étroite » qui descend latéralement de manière très évasée jusqu’à un point médiant qui voit la coque se rétrécir sur sa partie basse, le dessous de la coque étant arrondi. Le kiosque, dont les lignes rappellent celles du Project 885M Yasen-M, s’intègre dans l’ensemble et on peut constater la disparition des chemins de ronde autour de ce dernier: l’accès au bâtiment se fait via des trappes positionnées sur la face frontale ou arrière du kiosque, aucun accès latéral n’est visible sur les maquettes et infographies disponibles. Autre élément indiquant un travail important sur la « discrétion », la présence d’un ensemble de dix petites trappes au sommet du kiosque qui doivent très logiquement servir pour le périscope ainsi que les antennes, radars et autres capteurs et moyens de communication embarqués à bord du navire; le tout étant complété par deux trappes de plus grande taille qui doivent permettre à l’équipage de « sortir la tête » selon les besoins de la navigation.

Un aperçu sur la proue du navire avec: les quatre tubes lance-torpilles, la trappe de rechargement des torpilles, la trappe frontale du kiosque permettant l’accès au bâtiment ainsi que les trappes sur le toit du kiosque. Image@Michael Jerdev

Le recours à de telles formes pour la coque ainsi que le kiosque se justifie par la recherche de moyens de contrer les ondes émises par un sonar actif: à l’instar des avions furtifs contemporains, des lignes droites et des angles étudiés permettraient de dévier les ondes des sonars empêchant le retour de celles-ci vers l’émetteur et par conséquent limiterait fortement la détectabilité du navire. Pour compléter les mesures de « réduction de la détectabilité » du navire, l’ensemble de la coque et du kiosque sont recouverts de tuiles anéchoïques.

Si il n’est pas possible de connaître avec précision le déplacement final en surface et en plongée du navire, les premières annonces font état d’une différence d’environ 20% entre le projet Arktur et le Boreï-A. Sachant qu’un Boreï-A présente une longueur de 170 m et une largeur maximale de 13,5 m pour un déplacement de 14.720 tonnes en surface et 24.000 tonnes en plongée, on peut donc s’attendre à un navire d’une longueur d’environ 135 m avec un déplacement tournant autour de 11.800 tonnes en surface et environ 19.000 tonnes en plongée. Fort logiquement vu la forme de la coque, celle-ci sera plus large (à son point maximal) que celle du Boreï-A avec une largeur (maximale) annoncée de 15,7 m; par contre chose étonnante, malgré une réduction des dimensions d’environ 20% par rapport à un Boreï-A, le navire disposerait d’un équipage équivalent avec une centaine d’hommes à bord.

La maquette du projet Arktus aux côtés de celle d’un Boreï-A: on voit bien l’important travail effectué sur les lignes du bâtiment. Image@Michael Jerdev

La propulsion est une autre surprise de ce design, le navire sera bien évidemment doté d’une propulsion nucléaire composée d’un réacteur dont le modèle et la puissance thermique développée sont inconnus pour l’instant, mais il ne serait pas improbable de voir un dérivé de l’ensemble propulsif du Boreï-A (l’ensemble développant 190 MWt) servir de base à la nouvelle génération de SNLE russes. Le bureau d’études Rubin a fait mention d’une propulsion « tout électrique sans arbre de transmission » (limitant donc les vibrations) mais sans préciser si cette option sera (ou non) employée sur ce projet. Par contre la propulsion est intéressante puisqu’elle ne repose plus sur une hélice mais sur deux propulseurs latéraux avec prises d’eau positionnées sur le dessus et le dessous de la coque, l’ensemble ayant bénéficié d’un important travail d’intégration dans la coque pour réduire au maximum le bruit généré par le bâtiment.

Cette vue 3/4 arrière du projet permet d’avoir un premier aperçu de la configuration des surfaces de contrôle à la poupe du bâtiment.

Les surfaces de contrôle sont réparties en deux zones, des ailerons latéraux rétractables sont placées en position très basse sur la coque au droit du kiosque, les surfaces de contrôle à la poupe présentent un profil en H dont les branches sont inclinées vers l’intérieur, quatre dérives verticales étant positionnées de manière équitable en position haute et basse complété par un (deux?) ailerons en position perpendiculaire.

Niveau des capteurs embarqués, il n’y a pour ainsi dire aucune informations disponibles, si ce n’est que la maquette exposée montre la présente d’un sonar conforme de coque montée en pointe avant à la proue du navire complété par deux sonars conforme implantés latéralement en partie basse de la coque. Par contre, et certainement la plus grosse surprise du concept proposé: la présence de deux grands hangars latéraux positionnés à la poupe sur le dessus de la coque, ces hangars permettant l’emport de drones dont notamment un nouveau type de drone sous-marin: le Surrogat-V. Ce drone (UUV) au sujet duquel on ne sait rien ou presque pourrait servir d’effecteur déporté pour le sous-marin permettant de détecter plus en avant des cibles et/ou d’assurer la protection du bâtiment de manière à réduire l’exposition de ce dernier. Ce ne serait au final que la récupération du concept de « loyal wingman » en version sous-marine, le drone venant renforcer les capacités du sous-marin. En l’absence de plus de détails sur ce dernier, il ne s’agit que de conjectures qui devront être confirmées et/ou infirmées. Enfin, un troisième hangar en position centrale serait positionné à la poupe entre les gouvernes du navire à proximité de la propulsion.

Une vue sur les hangars de l’Arktus avec un de ces derniers en position ouverte et embarquant un drone Surrogat-V. Image@Michael Jerdev

Au final, c’est peut-être d’un point de vue des armements que le projet est le moins « novateur »: on retrouve quatre tubes lance-torpilles (de 533 ou 650 mm?) positionnés à la proue du navire, le rechargement des torpilles s’effectuant via une trappe positionnée sur le dessus de la coque à la proue dans la plus pure tradition soviéto-russe. L’armement principal consiste en douze tubes pour missiles balistiques (SLBM) qui sont positionnés en arrière du silo, on constate donc que l’emport en missiles balistiques est réduit par rapport à ses prédécesseurs (12 vs 16 tubes) mais le recours au mirvage fait que les capacités offensives offertes par l’Arktus ne seront que partiellement réduites. L’Arktus devrait également disposer d’un système de déploiement et récupération de drones de taille moyenne (AUV) au départ des tubes lance-missiles.

Par contre, il sera intéressant de voir quel modèle de SLBM sera embarqué à bord? Des 3M30 Boulava? Une version modernisée du Boulava? Un nouveau missile? Aucun élément de réponse n’existe pour l’instant et il y a fort à parier que les réflexions sur cette question en sont également au stade préliminaire. Après tout, le Boulava fêtera bientôt ses 20 ans (premier essais de tir en 2004) et d’ici à ce que l’Arktus soit mis en service, un nouveau missile balistique s’imposera de lui-même. Dernier point à noter: les hangars à drones dont il a été fait mention plus haut sont largement dimensionnés et il ne serait absolument pas improbable (à première vue) de voir ces derniers être également en mesure d’embarquer le drone sous-marin 2M39 Poseidon.

Ce montage d’extraits vidéos permet de mieux appréhender la taille (conséquente!) du drone 2M39 Poseidon. Image@Mil.ru

Sans vouloir « broder » plus que nécessaire, l’architecture générale du navire se prête également bien à un emploi non-stratégique en dérivant une version polyvalente du sous-marin avec remplacement des tubes verticaux pour missiles balistiques par des cellules verticales pour missiles de croisières: avec un déplacement réduit par rapport au Boreï-A, le navire ferait un bon SSGN permettant de venir compléter (et remplacer?) la flotte de Yasen-M à plus long terme. Le projet de Boreï-K (version SSGN du Boreï-A) ayant été enterrée, il serait cohérent de voir son successeur conçu dès le départ en ce sens avec cette variante prévue dès la planche à dessins.

  • Le remplacement des Boreï(-A), quel calendrier?

Si il semble assez évident que discuter du remplacement des SNLE de la classe Boreï(-A) est pour le moins prématuré, surtout quand on prend en ligne de compte le fait que les VMF disposent encore d’un dernier Project 667BDR (Kalmar/Delta III) ainsi que quatre Project 667BDRM (Del’fin/Delta IV) en dotation et que le remplacement de ces derniers (les Delta IV) ne sera pas achevé avant 2025-2030, parler du remplacement des Boreï(-A) est pour le moins anachronique.

Le K-117 Briansk est un des cinq derniers SNLE de la classe Delfin/Delta IV (Project 667BDRM). Image@?

De plus, la production des Boreï(-A) est toujours en cours au chantier naval SevMash, le dernier bâtiment (le Dmitriy Donskoy) n’étant pas attendu avant 2027: deux unités supplémentaires doivent – théoriquement – suivre ce qui nous amènerait à une livraison à l’horizon 2030-2031. Bref, la charge de travail du chantier naval SevMash est garantie jusqu’au début de la décennie 2030: avec les Boreï(-A), Yasen(-M) ainsi que les « sous-marins spéciaux » tels que le Khabarovsk (Project 09851), inutile de préciser que les perspectives de ce chantier naval sont pour le moins excellentes.

La classe Boreï a ceci de particulier, qu’elle est en réalité composée de navires de deux types: les trois premiers bâtiments, du type Boreï (Project 955/09551), ont été construits en récupérant des éléments provenant de sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Shchuka-B (Project 971) inachevés: d’un point de vue de l’architecture navale et des équipements embarqués, ils sont un cran en-dessous d’un point de vue de la modernité des équipements ainsi que de la discrétion acoustique par rapport aux bâtiments du deuxième type: les Boreï-A (Project 955A/09552). Admis au service entre 2013 et 2014: les Yury Dolgorukiy, Aleksandr Nevskiy et Vladimir Monomakh sont donc des navires qui atteindront les trente ans de carrière peu avant 2045. Bien que les paramètres déterminant la durée de vie d’une classe de bâtiments diffèrent d’une classe à l’autre, ne permettant pas de tirer des conclusions universelles, il est fort probable que la durée de vie active d’un Boreï(-A) se situe dans une fourchette allant de 30 ans (limite basse) à 40 ans (limite haute); et ce, à condition que les cycles d’entretiens périodiques soient respectés et effectués dans les temps.

Le K-535 Yuri Dolgorukiy, unité tête de série de la classe Boreï (Project 955 / 09551). Image@?

Partant de ce présupposé, on verrait donc la classe Boreï(-A) sortir de service sur une fourchette allant de 2043 à 2061 (limite basse) ou de 2053 à 2081 (limite haute); des scénarios « intermédiaires » découlant de facteurs extérieurs pouvant, bien évidemment, intervenir dans ce raisonnement. On comprend mieux pourquoi l’annonce d’une mise en service de la classe Arktus à l’horizon 2050 tient la route (tout du moins, elle cadre bien avec un hypothétique calendrier prévisionnel de remplacement des Boreï(-A).

Reste maintenant à voir si les délais annoncés sont crédibles. On sait que la construction navale russe malgré sa longue expérience en matière de création et construction de sous-marins nucléaires est en général plus lente à développer les projets et les produire (principalement les navires tête de série) que ses homologues occidentales et chinoise. Si on en revient sur un remplacement du Yuriy Dolgorukiy à l’horizon 2043 (fourchette basse) ou à l’horizon 2053 (fourchette haute), ceci signifie que le navire tête de série de la classe Arktus devra être mis sur cale en 2033 (ou 2043) au plus tard chez SevMash: 10 ans pour produire et mettre au point (avec toutes les difficultés prévisibles ou non qui seront rencontrées) un navire de ce type n’a rien de surprenant.

Le K-552 Knyaz Oleg est le premier navire de série de la classe Boreï-A (Project 955A/09552). Image@Oleg Kuleshov

Là où les calendriers deviennent intéressants à regarder, c’est dans le cas de l’option du remplacement du Yuriy Dolgorukiy dans une fourchette basse (mise hors service en 2043): la mise sur cales du premier Arktus interviendrait alors en 2033: avec un délai de un à deux ans entre la sortie de cale du dernier Boreï-A (en 2031-2032?), le chantier naval serait donc en mesure de se rééquiper pour s’adapter au nouveau modèle à produire. Bref, du point de vue industriel stricto-sensu: l’hypothèse tient la route et est même crédible, on assisterait à une transition « rapide » du chantier naval Sevmash entre l’achèvement des derniers Boreï-A en 2031 suivi par la mise sur cale (donc découpe des premiers éléments intervenant un peu plus tôt) de l’unité tête de série de la classe Arktus à l’horizon 2033.

Tableau permettant de mieux visualiser les dates de MeS (effectives et planifiées) des Boreï(-A) ainsi que des dates de retrait de service, considérant l’option des 30 ans et 40 ans de carrière.

Reste maintenant à voir au niveau des bureaux d’études. Dessiné par le bureau d’études TsKB MT Rubin qui s’est déjà chargé du développement de tous les SNLE soviéto-russes depuis le Project 667A Navaga jusqu’au Project 955(-A) Boreï(-A) ainsi que des sous-marins spéciaux K-329 Belgorod (Project 09852) et Khabarovsk (Project 09851). Son expérience et expertise en matière de sous-marins stratégiques et spéciaux est donc inégalée en Russie, autre avantage non-négligeable: à l’inverse d’autres centres de recherches russes, le bureau d’études Rubin n’a jamais cessé de fonctionner et ce même en période de disette budgétaire des années 1990-2000: il dispose donc toujours d’excellentes compétences en matière de constructions sous-marines, le voir développer un design détaillé et précis ainsi que toute la documentation technique nécessaire pour lancer la construction d’une première unité en 2033 est donc loin de relever du domaine de l’impossible. Vu l’existence d’une maquette assez « bien » détaillée, on peut deviner que le projet bien qu’étant toujours dans sa genèse semble assez bien appréhendé au niveau des besoins exprimés par la Marine.

Le K-329 Belgorod (Project 09852). Image@CrazyMK

En fait, les seules interrogations portent sur la capacité des sous-traitants russes à produire et fournir les composants nécessaires à une tel projet; même si la chaîne logistique existant pour le Boreï-A ainsi que les Yasen-M sera très clairement réemployée, il reste à voir si elle sera en mesure de relever les défis technologiques et techniques posés par cette nouvelle classe de navires. Autant la mise au point du design, la capacité de construction, la capacité de production des aciers nécessaires ainsi que les questions relatives à la propulsion du navire ne soulèvent guère de difficultés apparentes, il reste à voir ce qu’il en sera pour les nombreux composants informatiques et électroniques nécessaires pour un tel bâtiment; en l’état actuel des choses des zones d’ombres subsistent sur les capacités en approvisionnement des russes demeurent, mais bon beaucoup d’eau va s’écouler sous la coque entre 2022 et 2043…

  • Crédible ou non?

Les annonces en rapport avec la construction navale russe et ses multiples déboires prêtent souvent à (sou)rire: entre les péripéties du Kuzya et de sa modernisation, l’incendie de la corvette Provornyy (Project 20385 Gremyashchiy) au chantier naval Severnaya Verf, les travaux de modernisation des chantiers navals et leurs multiples appels d’offres relancés après éviction de l’entrepreneur choisi, etc… bref, les occasions de plaisanter sur ce sujet ne manquent pas. Cependant, même si rire est, en soi, une bonne chose, il ne faudrait pas passer à côté de ce qui s’impose de plus en plus comme une évidence: la vitalité retrouvée de la construction de sous-marins en Russie. Que ce soit en matière de sous-marins conventionnels et nucléaires, les rythmes de production retrouvent des niveaux dignes des meilleures années de l’époque soviétique. Cette rythmique n’a pas échappée aux responsables russes qui continuent d’investir dans cette branche de leur flotte, se préparant activement à poursuivre la construction d’unités supplémentaires de Yasen-M, Boreï-A, Varshavyanka et Lada.

La nouvelle doctrine maritime russe, signée le 31 juillet 2022 (Oukase 512, texte en PDF ici), n’est pas étrangère à cet intérêt accru pour les sous-marins, avec une priorité importante apportée à la zone arctique (qui est repassée en « tête » dans le classement des zones d’actions prioritaires par rapport à l’ancienne doctrine maritime de 2015) ainsi que le contrôle complet de la SMP (Северный морской путь / Route Maritime du Nord) qui est identifiée par les russes comme étant d’un intérêt vital (ce qui se comprend en partie par la bascule vers l’Est que la Russie effectue actuellement), le besoin de disposer de sous-marins adaptés pour ces zones se comprend également car le pays ne serait pas en mesure (financièrement parlant) de construire une flotte de surface suffisamment forte et nombreuse que pour être apte à s’opposer à d’éventuelles contestations dans cette zone. Il s’agit donc, dans une certaine mesure, d’apporter une réponse asymétrique à une menace potentielle en capitalisant sur les forces et moyens à disposition du pays, le tout en adéquation avec les changements doctrinaux récents.

Ayant pleinement pris la mesure semble-t-il de l’impact de l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’OTAN sur ses accès maritimes, la Russie va également mettre en avant ses capacités sous-marines pour compenser sa faiblesse de « surface ». Ceci ne doit pas pour autant laisser croire qu’il s’agit d’un enterrement de première classe de la flotte de surface océanique russe. Cette dernière connaît des difficultés largement documentées mais il sera impossible aux VMF de faire l’économie de navires océaniques (et encore moins d’une aviation navale!) sous peine de perdre la capacité à protéger ses sous-marins et surtout les SNLE avant que ces derniers ne puissent procéder à leur « dissolution dans l’océan ».

Le projet Arktus vient également jouer le contre-pied des personnes qui prédisent de manière récurrente la mort de la composante sous-marine de la dissuasion nucléaire ; cette dernière ne serait plus à même de fonctionner vu la mise en place de réseaux de surveillance et d’écoute puissants permettant de détecter très en avance les bâtiments et in fine de rendre leur usage caduc. Vu que tous les opérateurs actuels de SNLE travaillent sur des projets de nouveaux sous-marins stratégiques, il faut croire que la mort du SNLE et de sa mission principale ne sont pas encore (?) pour demain. De plus, les nouvelles menaces sont prises en compte dans les projets en cours, la forme de la coque étudiée pour limiter l’impact des sonars actifs ainsi que l’adjonction de drones embarqués étant des éléments qui participent à l’accroissement de la survivabilité des navires et donc de l’efficacité de la dissuasion nucléaire.

La question principale qui reste en suspens concerne les capacités russes à mettre au point un tel projet. Si il apparaît évident que le bureau d’études Rubin n’est pas resté les bras croisés ces dernières années travaillant sur le développement du Boreï-A, du Belgorod (09852) ainsi que de la classe Khabarovsk (09851), il y a un très long chemin à parcourir entre la maquette et le produit final. La construction navale russe dispose d’un ensemble de briques technologiques valorisables ainsi que des compétences nécessaires tout comme elle travaille activement à remettre à jour ses capacités de production (modernisation du chantier naval SevMash notamment) néanmoins, malgré une certaine forme de « sanctuarisation » de sa construction sous-marine, les sanctions vont avoir un impact évident sur l’outil industriel russe et ses temps de production: restera à voir comment les russes vont contourner (ou non) les sanctions et les réponses qu’ils seront en mesure d’apporter à celles-ci. A noter que plusieurs interview récentes en matière de construction navale indiquent une certaine fébrilité et exaspération à la fois de la part des industriels et du politique russe: sans disposer du fin mot de l’histoire, on sent clairement qu’il y a des difficultés (avérées et documentées) mais que ces dernières ne trouvent pas uniquement leur origine dans l’attaque russe de l’Ukraine et des sanctions liées. Il reste à voir si la construction navale russe sera en mesure de dépasser ces problématiques et de tirer le meilleur parti de son potentiel.

En l’absence, pour l’instant, de projet officiel qui permettrait de lancer les travaux sur le projet Arktur, la maquette et les images disponibles relèvent plus du concept et de l’exercice de style mais ils restent néanmoins intéressants pour voir dans quelle direction travaillent les bureaux d’études russes ainsi que les réflexions préliminaires sur le remplacement de la flotte de sous-marins stratégiques tout en la mettant en adéquation avec les « contraintes » de la nouvelle doctrine navale russe. La question des moyens relève plus des questions techniques que financières: même avec une économie russe sous pression, on parle d’un projet qui va s’étaler sur facilement 20 à 30 ans (au bas mot!), autant dire que le temps nécessaire à sa réalisation va permettre de très largement lisser l’impact (important) de ce dernier sur le budget russe… si et seulement si ce dernier vient à se concrétiser et à dépasser le stade de la maquette.

A suivre donc.

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