[Actu] Troisième contrat à l’export pour le Sukhoï Su-35?

C’est le journal russe Kommersant spécialisé dans les questions économiques qui a lancé l’information le 18 mars: l’Egypte serait le troisième client à l’export pour le Sukhoï Su-35(S) après la Chine et l’Indonésie. Cette information viendrait confirmer des rumeurs persistantes depuis plusieurs mois qui n’avaient tant qu’à présent pas encore été confirmée par des sources russes. 

Bien que cette information ne soit pas encore confirmée par les sources étatiques pas plus que par le producteur, le journal dont question jouit d’une réputation de sérieux et de rigueur qui rend l’information crédible. Même si il reste les réserves d’usage en l’absence de confirmation officielle; à noter que concernant l’Egypte, cette confirmation ne viendra peut-être jamais au vu de l’antécédent du contrat des 46 MiG-29M/M2 qui malgré les livraisons en cours n’a jamais été confirmé par la Russie.

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Avec un contrat dont la valeur avoisinerait les 2 milliards d’USD et portant sur 20 (?) Su-35(S), il s’agit donc d’un nouveau succès à l’export pour le Su-35(S) qui poursuit donc sa carrière sur le marché international malgré la menace des sanctions US liées au CAATSA (Countering America’s Opponents through Sanctions) et ciblant l’acquisition de matériels militaires russes. La variante (ultime?) du Su-27, le Su-35S, est entré en service au sein des forces aériennes russes en date du 12 février 2014 après avoir effectué un premier vol le 19 février 2008. 

Après de très longues négociations, la Chine fut le premier pays à sauter le pas en passant commande en 2015 de 24 Su-35 (sans -S) d’une valeur totale de deux milliards d’USD pour équiper sa force aérienne avec des livraisons étalées entre 2016 et 2018 (4 Su-35 en 2016, 10 en 2017 et enfin 10 en 2018). Le client suivant est l’Indonésie qui signa (également après de longues négociations) un contrat en date du 15 février 2018 d’une valeur de 1,1 milliard d’USD portant sur l’acquisition de 11 Su-35 à livrer entre 2019 et 2021. Ce troisième contrat porterait sur la vente de 20 Su-35 (nombre à confirmer) pour un montant de 2 milliards d’USD avec des livraisons qui débuteraient déjà en 2020 ou 2021.

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Un Su-35 (sans -S) chinois. Photo@Artyom Anikeev

La force aérienne égyptienne (El Qūwāt El Gawīyä El Maṣrīya) est composée d’une flotte hétéroclite comprenant notamment des MiG-21, Mirage 5, Mirage 2000, F-4 Phantom II, Chengdu F-7B et surtout un important lot de pas moins de 240 F-16 (dans le cadre des programmes « Peace Vector« ) de plusieurs versions A/B/C/D ainsi que de différents Block (32/40/52), ces derniers formant le gros ainsi que la partie la plus moderne de la flotte aérienne égyptienne avant la chute du président Hosni Mubarak en 2013. Suite à l’arrivée au pouvoir du Général (devenu Maréchal par la suite) Abdel Fattah el-Sisi, le pays – généreusement financé par l’Arabie Saoudite, le Koweït et les Emirats Arabes Unis – s’est lancé dans une vaste politique de rééquipement de ses forces militaires.

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Cinq F-16 de la force aérienne égyptienne en vol près des pyramides de Gizeh. Image@F-16.net

Contrairement à sa politique antérieure favorisant l’acquisition d’équipements militaires d’origine américaine (F-16 et M1A1 Abrams notamment), le nouveau gouvernement opta pour l’acquisition de matériels issus de plusieurs fournisseurs; il est vrai que la suspension des livraisons de F-16C/D Blk 52 durant plusieurs mois a envoyé un message très clair au gouvernement égyptien sur les risques qu’il y a à se fournir quasi exclusivement chez le même fournisseur. En outre, les restrictions techniques ainsi que les restrictions d’emploi liées au F-16 n’ont pas plaidé en faveur de la poursuite des acquisitions de tels appareils. Ceci, couplé à la possibilité de disposer d’un package financier avantageux ont poussé l’Egypte à passer commande de:

  • 24 Dassault Rafale le 16 février 2015 (premier client export pour le Rafale)
  • 46 MiG-29M/MiG-29M2 en 2015 (premier client export pour le MiG-29M)

Les livraisons de Rafale ont débuté en juillet 2016, suivies depuis la fin de 2017 par les livraisons de MiG-29M/MiG-29M2 pour la force aérienne locale. De plus, l’Egypte discute toujours actuellement l’acquisition de douze Rafale supplémentaires (levée d’option du contrat d’origine) bien qu’aucun contrat n’ait été signé pour l’instant. En outre, la force aérienne locale a perdu un MiG-29M/M2 ainsi qu’un Rafale ces dernières semaines.

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Le Su-35S codé 02 Rouge porte la livrée dite « Serdyukov ». Image@Anton Gromov

Il faut remonter à 2017 pour voir apparaître les premières discussions et annonces parlant d’une vente potentielle de Su-35(S) en Egypte, à l’époque, ces dernières sont passées relativement inaperçues vu l’arrivée imminente des MiG-29M/M2 au sein de la force aérienne locale; en outre, il semble que Le Caire n’était pas dans l’urgence ce qui a entraîné des discussions plus longues que prévues et surtout très discrètes, à l’instar de ce qui s’est passé pour les MiG-29M/M2. C’est en août 2018 que l’information est revenu sur le devant de la scène avec l’annonce effectuée durant le salon Armiya 2018 qu’un troisième client à l’export aurait été trouvé pour le Su-35(S) sans pour autant préciser le nom dudit client. Plusieurs sources sautèrent sur l’occasion pour désigner l’Algérie comme étant l’acquéreur des appareils, parlant même de Su-35DZ pour désigner cette nouvelle variante du Su-35. Comme souvent en de telles circonstances, les rumeurs n’étaient absolument pas fondées et l’annonce du journal Kommersant vient mettre un terme à celles-ci; il est vrai que l’Algérie a testé le Su-35S et est intéressée par l’acquisition de celui-ci mais à l’instar du Su-32/Su-34; il n’y a toujours rien de concret pour l’instant.

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Bientôt aux couleurs égyptiennes? Photo@Leukhin Fedor

Avec « deux dizaines » (sans préciser le nombre précis) de Su-35 dont la commande aurait été signée en décembre 2018, l’Egypte poursuit donc ses acquisitions d’avions russes même si on est en droit de se poser la question de l’utilité d’augmenter sa flotte avec un énième appareil d’un nouveau modèle qui risque de complexifier un peu plus la chaîne logistique locale. L’argument est bien évidemment recevable même si il mérite que l’on se penche plus en avant sur ce dernier, même si les chiffres ne sont pas toujours d’une grande précision, la flotte égyptienne (hors Rafale et MiG-29M/M2) serait actuellement composée de:

  • 55 Chengdu F-7B
  • 48 Mirage 5 (différentes versions)
  • 19 Mirage 2000 (EM/BM)
  • 33 F-16A/B
  • 38 F-16C/D Blk 32
  • 128 F-16C/D Blk 40
  • 20 F-16C/D Blk 52
  • 57 MiG-21
  • 34 F-4E Phantom II

Ces chiffres nécessitent d’être affinés et précisés mais on voit très clairement que la flotte est vieillissante (voire obsolète pour certains appareils), disparate et plus que probablement un enfer logistique à maintenir en service pour permettre d’offrir des taux de disponibilité crédibles.

Inutile de préciser vu leur âge que les F-7B, MiG-21, Mirage 5 et F-4E sont à remplacer en urgence ce qui représente déjà pas moins de 200 appareils à remplacer auxquels ont peut ajouter les Mirage 2000 (toujours en état d’origine) ainsi que les F-16 les plus anciens soit grosso-modo 250 appareils à remplacer en sachant que les appareils modernes sont plus polyvalents et capables que leurs prédécesseurs ce qui n’entraîne pas un remplacement en quantités identiques. De la sorte, l’arrivée de 46 MiG-29M/M2 ainsi qu’à terme de 36 Rafale (si l’option est levée, bien entendu) permet déjà d’apporter un solide coup de jeune à la flotte égyptienne mais les besoins restent encore très important. L’arrivée du Su-35 s’inscrit dans cette dynamique de renouvellement même si on peut se poser la question de la sélection de l’appareil Sukhoï en lieu et place de la poursuite des acquisitions de MiG-29M/M2 par soucis d’uniformisation. Vu le profil du Su-35 qui est un avion de supériorité aérienne multirôles disposant d’un rayon d’action important, ce dernier ne « joue pas » dans la même catégorie que l’appareil MiG, à l’inverse: le Su-35 et le Rafale offrent de performances globales équivalentes.

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Le deuxième prototype de Su-35S, le 902 Noir. Image@UAC Russia

Par contre, l’acquisition du Su-35 si elle rajoute une contrainte logistique sur la force aérienne locale permet quand même de standardiser les stocks de munitions (le MiG et le Sukhoï disposent des mêmes emports) tout comme ils permettent de n’avoir qu’un interlocuteur unique pour les acquisitions de consommables et de pièces de rechange via Rosoboronexport qui relaie les demandes à Rostec/UAC Russia.

En variant de la sorte les fournisseurs d’armes, l’Egypte s’achète bien évidemment les faveurs des vendeurs et une certaine forme de « protection » tout en disposant de matériels qui répondent à ses besoins et qui ne sont pas restreints (ou tout du moins pas de manière aussi large) dans leur usage; en outre si un fournisseur décide de « fermer le robinet », il reste l’option de se tourner vers un autre pour compenser. Il est par contre évident qu’avec une force aérienne qui reposera principalement à terme sur le combo F-16/Rafale/MiG-29M/Su-35, la contrainte logistique de la flotte ne sera pas négligeable; cependant si on prend en ligne de compte le fait que les F-16 les plus récents (Blk 52) sont au nombre de 20 tandis que leurs prédécesseurs les moins âgés (les Blk 40) sont au nombre de 128 unités qui ont été livrées entre 1991 et 2002, il semble assez clair que les F-16 finiront par disparaître de la flotte locale à moyen terme sauf si le gouvernement décide passer la flotte au standard F-16V Viper. Dans quel cas, la flotte égyptienne serait standardisée autour des Rafales/MiG-29M/Su-35 même si ceci n’est actuellement que supputations qui devront être confirmées (ou non).

Outre les considérations d’ordre technique, il est très clair que cette commande s’inscrit dans un contexte politique où la Russie et l’Egypte ont fortement renforcé leurs liens ces derniers mois avec notamment une visite officielle du président égyptien en Russie en octobre 2018 qui a débouché sur la signature de plusieurs contrats de partenariats, des contrats commerciaux ainsi qu’un accord de coopération stratégique renforçant ainsi de fait les relations entre les deux pays qui s’étaient distendues depuis le milieu des années 1970.

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Le Su-35S codé 72 Rouge. Photo@Andrey Neyman

Il est d’ailleurs intéressant de noter que le choix du Su-35(S) pourrait indirectement avoir été influencé par l’un des bailleurs de fonds du pays; les Emirats Arabes Unis discutant depuis environ deux ans l’acquisition potentielle de Su-35(S). Serait-ce dès lors un moyen pour les émiratis de tester indirectement l’appareil avant de se décider à en commander pour satisfaire leurs propres besoins? Cette option n’est pas à exclure d’office; les pays du Moyen Orient bien que traditionnellement tournés vers l’Occident pour leurs achats d’armes se sont lancés dans une frénésie d’acquisitions qui les voit frapper à toutes les portes, dont les portes des armuriers russes. Ces achats répondent à la fois à des besoins militaires (bien que ces derniers soient parfois discutables) mais surtout permettent de s’acheter des alliés, ce qui est très utile dans la région vu les tensions et points de friction qui parcourent la zone.

Un autre élément pouvant expliquer ce choix réside dans le projet F-35. En effet, vu le coût du F-35A il est peu probable de voir l’Egypte faire l’acquisition de cet appareil à moyen-terme et ce d’autant plus que le voisin qu’est Israël exploite déjà le F-35 (en version modifiée localement: le F-35I Adir) et que ce pays qui dispose de relais politiques puissants à Washington verrait très certainement d’un mauvais oeil l’Egypte opérer ce dernier également. A défaut d’autres options, outre le passage en modernisation des F-16 au standard Viper, il ne reste plus à l’Egypte que de se tourner vers les autres pays fournisseurs pour acheter ses avions.

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Le premier F-35I Adir israélien. Image@Wikipedia.com

Au final, les raisons inhérentes à cette décision sont certainement multiples et combinent une partie des arguments soulevés; aucune réponse précise ne pourra être apportée vu que ceci relève de la politique interne égyptienne. Néanmoins, cette acquisition – si elle se confirme – permettra à la force aérienne égyptienne de disposer d’un appareil moderne, crédible et efficace venant compléter le renouvellement en cours de sa flotte qui en a grand besoin. Il reste à voir quelle sera la réaction des USA dans le cadre du CAATSA.

Nous aurons l’occasion d’y revenir rapidement puisque si l’on en croit Kommersant la production des appareils sera lancée rapidement chez KnAAZ pour des premières livraisons dès 2020-2021. Ce qui serait cohérent avec la capacité de production disponible dans l’usine avec la fin du contrat chinois et la capacité de production mobilisée pour la Russie. Reste à espérer que les Su-35 égyptiens recevront un camouflage désertique dans la même veine que les MiG-29M/M2.

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Pour plus de détails sur la force aérienne égyptienne, je vous recommande vivement de consulter les pages de Aviations Militaires.net relatif à ce pays.

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