[Actu] L’exercice Vostok 2018

C’est dans une situation géopolitique particulièrement tendue que la Russie a lancé l’exercice militaire stratégique à grande échelle sur son territoire: Vostok 2018.

Devant se dérouler entre le 11 septembre et le 15 septembre, cet exercice qui a lieu principalement en Sibérie et en Extrême Orient, est l’exercice militaire le plus conséquent (au niveau de la taille des armées mobilisées) qui se soit tenu en Russie depuis la chute de l’URSS. Mobilisant des troupes russes mais également des troupes chinoises et mongoles; l’exercice entraîne fort logiquement une large collaboration inter-armées entre la Marine, la Force Aérienne et la Force Terrestre.

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Les trois drapeaux des pays participants à Vostok 2018. Photo@hkfinancialnews.com

Cet exercice (les russes parlent de « manoeuvres »), qui se tient loin des frontières avec l’OTAN, s’inscrit dans un cadre plus large en faisant suite à une série de quatre exercices qui se tiennent annuellement depuis 2015. Chaque exercice se déroule dans une zone géographique distincte avec dans l’ordre:

  • Le District Militaire Central en 2015 (Tsentr 2015)
  • Le District Militaire Sud en 2016 (Kavkaz 2016)
  • Le District Militaire Ouest en 2017 (Zapad 2017)

L’exercice Vostok 2018 suit donc la logique puisque s’agit de l’exercice concernant le District Militaire Est (d’où son nom, Vostok = Est), avec ce dernier la Russie boucle ainsi la boucle entamée en 2015 en outre, la tenue de cet exercice coïncide avec la tenue d’exercices dits « stratégiques » qui ont lieu une fois tous les quatre ans en Russie. Outre son aspect « stratégique » (qui sous-entend donc une portée et une taille plus conséquentes) cet exercice n’a rien de particulier sauf qu’il intègre quelques données et variables intéressantes par rapport aux exercices précédents.

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Présentation de l’exercice et de son déroulement le 6 septembre par le chef d’état-major de l’armée russe, Valery Gerasimov. Photo@RIA

Pour donner une idée de l’ampleur des exercices réalisés par l’armée russe, quelques chiffres permettant de se faire une meilleure idée de ceux-ci:

  • Tsentr 2015: 95.000 soldats, 20 navires, 170 avions/hélicoptères, 7.000 véhicules terrestres
  • Kavkaz 2016: 120.00 soldats (au total) dont 12.500 à la fois, 15 navires, 100 avions/hélicoptères, ?? véhicules terrestres
  • Zapad 2017: 12.700 soldats, 10 navires, 70 avions/hélicoptères et 680 véhicules terrestres

Il est important de garder à l’esprit que ces exercices ont à chaque fois un but et/ou des missions précises en ce qui concerne les scénarios testés; dans le cas de Zapad 2017, il s’agissait principalement d’un exercice défensif dont le but était de tester les réactions par rapport à une attaque sur Kaliningrad et l’efficacité des systèmes A2/AD ainsi que la collaboration entre les troupes russes et biélorusses. Ceci explique pourquoi les chiffres du nombre de  troupes engagées varient autant entre chaque exercice: ces chiffres suivent les scénarios envisagés. De plus, une contrainte juridique vient s’ajouter aux chiffres, faisant suite au Document de Vienne 2011 sur les mesures de confiance et de sûreté de l’OSCE qui stipule en son article 47.4.

Les activités susmentionnées feront l’objet d’une observation chaque fois que l’effectif engagé sera égal ou supérieur à 13 000 hommes (…)

La Russie tâche donc dans la mesure du possible de rester en-dessous de cette limite de 13.000 hommes lui permettant d’éviter la venue d’observateurs étrangers durant les exercices stratégiques.

L’exercice Vostok 2018 ne pourra pas éviter l’application de l’article 47.4 vu que la Russie met en avant les chiffres de l’exercice indiquant que presque 300.000 soldats sont mobilisés, pas moins de 1.000 avions, hélicoptères et drones ainsi que 36.000 MBT, BMP, BTR et autres véhicules terrestres ainsi que 80 navires. Pour donner une idée de l’importance de ces manoeuvres, l’armée russe dispose d’un peu plus d’un million d’hommes donc la mobilisation de 300.000 soldats est pour le moins impressionnante.

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Défilé d’une partie du matériel terrestre déployé sur le polygone de Tsugol. Photo@The Sun

Cet article ne passera pas en revue l’intégralité des actions réalisées durant l’exercice; la liste serait tellement longue que cet article deviendrait une sorte de catalogue interminable dont la lecture deviendrait indigeste après seulement quelques minutes; non, il est – selon nous – plus intéressant de se poser la question de l’intérêt et de messages véhiculés par cet exercice. Néanmoins pour ceux et celles qui veulent des détails techniques sur l’exercice et les unités déployées; le site du Ministère de la Défense Russe dont la communication est redoutablement efficace tient à jour les actualités liées à Vostok 2018 à l’adresse suivante.

L’exercice se déroule en deux phases; une première phase qui dure deux jours et qui comprend « l’assemblage » du dispositif (ce qui est logique vu le nombre d’unités employées et les corps d’armées présents), cet assemblage permettant de finaliser la préparation des armées, la mise en place des chaînes de commandement ainsi que du support logistique des deux camps en présence. En effet, deux camps sont créés (les Rouges et les Bleus) ces derniers étant amenés à s’affronter durant la deuxième phase de l’exercice qui dure cinq jours.

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Le « Vice-Admiral Kulakov« , un Udaloy de la Flotte du Nord en route pour l’exercice Vostok 2018. Photo@RT

Les deux camps sont constitués sur base des:

  • Unités issues du district militaire central en collaboration avec la Flotte du Nord
  • Unités issues du district militaire de l’est en collaboration avec la Flotte du Pacifique

Qui s’opposeront dans des zones bien précises dont un des intérêts principaux réside dans le fait qu’elles sont éloignées des terrains d’actions habituels des armées en présence, on dénombre notamment:

  • Cinq pas de tirs pour forces terrestres
  • Quatre zones de tirs pour forces aériennes et anti-aériennes
  • La Mer d’Okhotsk
  • La Mer de Béring
  • Le Golfe d’Avacha
  • Le Golfe de Kronotsky

Outre les unités russes impliquées dans l’exercice, la Chine et la Mongolie ont également pris part aux manoeuvres avec notamment la participation d’une délégation d’environ 3.200 soldats chinois à laquelle s’ajoute un contingent de 900 véhicules blindés (MBT/transports de troupes/etc) et 30 avions auquel vient s’ajouter une délégation de soldats mongols. Chose intéressante, la chaîne de commandement de l’exercice a intégré les responsables chinois au même titre que les décideurs russes: ce qui semble être une première surtout si on compare à certains exercices précédents (notamment lors de Zapad 2017 où les biélorusses n’avaient pas la même place en tant que participant).

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La délégation chinoise est alignée comme à la parade. Photo@?

Officiellement, le but recherché par l’exercice est de faire sortir les unités de leurs casernes pour évaluer leur état de préparation effectif en les mettant dans des conditions « quasi-réelles » qui doivent les faire évoluer sur des terrains dont ils ne sont pas coutumiers et ceci en vue de pouvoir évaluer leurs aptitudes concrètes au combat, leur capacité à s’adapter à l’inconnu, leur capacité de coopération inter-armées ainsi que l’état technique du matériel déployé. Certes ceci peut sembler bateau comme raisonnement (toute armée recherche la même chose) mais en ce qui concerne la Russie, les exercices stratégiques sont l’aboutissement d’un cycle annuel qui consiste en des inspections surprises, des exercices locaux, des évaluations ciblées visant à avoir une image précise de l’état des forces.

Si l’on en croit les déclarations effectuées en date du 6 septembre par Valery Gerasimov, le chef d’état major des forces armées russes: l’exercice Vostok 2018 est conforme à la doctrine russe qui est à visée défensive et il ne vise personne en particulier. La différence notoire avec des exercices antérieures résidant dans le fait qu’il y a deux districts militaires impliqués et qu’au vu de la zone d’engagement la possibilité de mobiliser un plus grand nombre de troupes a été exploitée in extenso même si on ne doit pas négliger la coutume russe de gonfler les chiffres. On peut discuter du caractère « défensif » de l’exercice bien que stricto sensu ce soit effectivement le cas, il est par contre parfaitement évidemment que l’on se trouve dans un show of force de la part de la Russie et ce peu importe le nombre réel de troupes mobilisées. L’invitation envoyée et acceptée par Pékin n’est pas anodine; la Russie en déplaçant des troupes sur plus de 7.000 Km avec une certaine aisance (tout est relatif vu la taille du pays) dans des régions inhospitalières est un premier message clair indiquant que toute velléité de s’en prendre aux régions les plus reculées de Sibérie et de l’Extrême Orient russe n’empêchera aucunement une réaction massive de l’armée russe.

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Ce Tu-95MS en route pour la zone de tir semble avoir frôlé l’Alaska d’un peu trop près… d’où son accompagnateur à ses côtés. Photo@Fox News

Il est d’ailleurs à noter dans les communications gouvernementales découlant de l’exercice que les Troupes ferroviaires des forces armées russes (Железнодорожные войска ВС Россииont été mises en avant avec notamment démonstration de leur capacité à installer rapidement une voie ferrée exploitable ainsi que la mise en place de pontons aptes à assurer la traversée de coupures humides par les convois de transports de véhicules blindés (notamment). Dans la foulée, un rééquipement des troupes a été annoncé à l’horizon 2020. La Russie semble donc avoir bien pris conscience qu’au vu de la taille du pays, le besoin de disposer d’une logistique efficace est crucial pour assurer la défense du pays; et ceci est encore plus intéressant surtout lorsqu’on sait que l’abandon pur et simple de ce corps spécialisé fut envisagé à la fin des années 1990. Cette information cadre assez bien avec le plan d’investissements des RZD (chemins de fer russes) qui table sur pas moins de 10 trillions de Roubles à investir dans le réseau pour augmenter sa capacité dont notamment sur les axes desservant la Sibérie. Hasard du calendrier? Il y a de quoi en douter.

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Troupes ferroviaires de l’armée russe. Photo@IZ.com

Outre l’aspect militaire, l’exercice envoie un message politique que l’on peut considérer comme plus important encore: une forte convergence d’intérêts entre la Chine et la Russie. L’entrée en vigueur des sanctions face à la Russie dès 2014 et faisant suite à la crise ukrainienne ont vu la Russie s’éloigner (contrainte et forcée) de l’Union Européenne et par truchement des USA pour tomber dans un isolement géopolitique relatif. Cependant, la Chine n’a jamais émis de critiques claires et fermes vis-à-vis de la Russie et de ses actions internationales, mieux la Chine est même allée jusqu’à lui apporter un soutien certain (tout du moins tant que ce n’est pas contraire à ses propres intérêts) au niveau des instances internationales. La participation de la Chine à l’exercice Vostok 2018 et l’intégration de ses officiers au sein de la chaîne de commandement sur le même pied que les russes en dit long sur la confiance mutuelle relative qui s’installe très progressivement entre les deux pays.

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Tous les points sur cette photo sont des véhicules militaires alignés pour un passage en revue. Photo@DigitalGlobe

Certes, la Chine et la Russie ne sont aucunement dirigées par des naïfs: les décideurs locaux savent que la politique est une question d’intérêts et de points de vue. Or en l’état actuel des choses, les deux pays ont des intérêts convergents:

  • La Chine trouve un débouché sur le marché russe pour ses biens de consommation sans tomber sous le coup de barrières tarifaires
  • La Russie peut écouler des matières premières et certaines technologies en Chine, lui apportant les capitaux dont elle a besoin pour moderniser son économie
  • Aucun des deux belligérants ne portent de jugements sur la gestion des pays par leurs gouvernements respectifs

Ne parlons même pas de « l’ennemi commun » (ou tout du moins identifié comme tel) qui pousse les deux pays à se rapprocher par la force des choses; il est vrai que la croissance fulgurante de l’économie chinoise ainsi que l’augmentation constante de son potentiel militaire représenteront une « menace » à terme pour la Russie, néanmoins cette dernière dispose encore largement des moyens de calmer les ardeurs de son voisin et en l’état actuel des choses la Russie identifie toujours dans sa doctrine l’OTAN comme ennemi numéro un. En outre, l’intervention russe en Syrie a permis à l’armée russe d’acquérir/réacquérir des compétences depuis longtemps perdues avec la gestion d’un déploiement à l’étranger d’un groupe d’armées: la Chine manque cruellement d’expérience dans ce domaine donc les officiers chinois sont également présents en tant qu’observateurs des méthodes russes… Gageons que Pékin saura faire un débriefing dans les règles de l’art des notes prises par son personnel durant Vostok 2018.

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Un exercice militaire en Russie sans artillerie lourde, n’est pas un exercice militaire digne de ce nom! Photo@BMPD

Politiquement parlant toujours, Vladimir Poutine, le président russe, a jeté un pavé dans la mare vis-à-vis du premier ministre japonais Shinzo Abe durant le forum économique de l’est en date du 12 septembre en proposant de signer un traité de paix avec le Japon et de régler la question toujours pendante des îles Kouriles du sud. Si la proposition n’a pas encore été commentée par le Japon, on sent très clairement que la Russie veut se ménager une certaine tranquillité à l’Est en ménageant la chèvre et le choux (quitte à faire des concessions?) tout en faisant étalage de sa capacité militaire en organisant des manoeuvres massives. Il ne faut pas être devin que pour voir là-derrière la touche du président russe qui outre le côté théâtral de la chose fait clairement passer le message: la Russie se tourne vers l’Est (par intérêts et la force des choses) tout en fixant des limites claires et précises à ce qu’elle peut accepter sans broncher.

On pourrait conclure en remarquant que si l’exercice a bien eu pour but de tester le caractère défensif des manoeuvres/gestion des armées (tout en faisant comprendre accessoirement que l’armée russe est prête à faire la guerre si nécessaire); il n’empêche que le message politique véhiculé est offensif. Entre l’offensive de charme vis-à-vis de la Chine pour des raisons matérielles et financières et l’offensive diplomatique vis-à-vis du Japon pour régler un vieux contentieux et ainsi obtenir une certaine quiétude au sein de l’Océan Pacifique tout en se ménageant des débouchés sur les marchés japonais et chinois et inversement; ceci permettant de compenser en partie l’impact concret des sanctions édictées par les Etats-Unis et l’Europe à l’égard de la Russie.

Bref, Vostok 2018 ne fut pas tout à fait qu’un simple exercice militaire.

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