[Actu] L’Albatros tire sa révérence

C’est en date du 29 mars 2017 que le dernier Tu-142ME en service au sein de la Marine Indienne toucha le sol de la base d’Arrakonam.

Mis en service à partir de 1988, le Tu-142ME est la version export du Tu-142MK qui a été adapté aux exigences locales. Durant 29 ans, ces 8 appareils formeront l’escadron INS 312 qui sera chargé d’assurer la lutte anti sous-marine et la surveillance des côtes indiennes.

L’arrivée progressive de 12 Boeing P-8I Neptune (Boeing P-8A adaptés aux exigences indiennes) marquera la fin progressive du Tu-142ME jusqu’au retrait, en grandes pompes, des derniers appareils le 29 mars dernier.

Le Tu-142: l’Ours qui aimait l’eau

A la fin des années 1950, l’US Navy lance le programme de missile balistique UGM-27 Polaris pouvant être tiré à partir d’un sous-marin. Ce dernier ayant la capacité de frapper à 1.800 Km du point de tir, l’URSS était très inquiète de cette arrivée et décida donc de lancer un programme permettant de contrer cette menace. Le programme devint opérationnel en date du 15 novembre 1960.

En réaction, le gouvernement Soviétique demanda aux différents bureaux d’études de se lancer dans la mise au point d’un appareil spécialisé en lutte anti sous-marine. Tupolev travailla sur une variante maritime du Tu-95: le Tu-95PLO (Protivolodochnaya Oborona) qui devait disposer d’une charge offensive de 9 tonnes avec une endurance maximale de 10,5 heures.  Le projet est cependant abandonné alors que l’appareil était encore sur la planche à dessins.

Cependant, en date du 28 février 1963; le Conseil des Ministres d’URSS publia une directive dans laquelle il chargeait l’OKB Tupolev de développer un appareil de lutte anti sous-marine à long rayon d’action.

L’OKB Tupolev est donc reparti – à nouveau – sur base du Tu-95; mais cette fois-ci le projet était beaucoup plus complet et ambitieux que dans le cas du Tu-95PLO. Le nouvel appareil étant repris sous le nom de Tu-142 (Izd. VP). Le nom de code Otan étant « Bear F ».

Bien que reprenant les grandes lignes et les caractéristiques techniques du Tu-95, le Tu-142 diffère sur plusieurs points: enlèvement des tourelles dorsales et ventrales, installation d’un système d’imagerie thermique, modification du profil de l’aile pour augmenter sa superficie à 290 m², de nouveaux réservoirs à carburant sont installés ainsi qu’un atterrisseur principal à 6 roues en remplacement de celui à 4 roues hérité du Tu-95.

Le premier prototype de Tu-142 sort de l’usine de production située à Kuibyshev (actuellement Samara) en 1968 et il effectue son premier vol en date du 18 juin de la même année. Rapidement il apparut que le fuselage n’était pas assez grand que pour abriter l’ensemble des équipements nécessaires pour assurer les missions anti sous-marine.

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Tu-142 « d’origine » produit à Kuibyshev. On remarque le train d’atterrissage principal à 12 roues. Photo@Yefim Gordon

Le deuxième prototype sortit d’usine le 3 septembre 1968 et il bénéficia d’un allongement du fuselage de 1,7 m qui sera standardisé sur tous les Tu-142. Un troisième prototype disposant de l’intégralité des systèmes offensifs rejoignit le programme de développement le 31 octobre 1969. En mai 1970, la Marine Soviétique reçut les premiers Tu-142 de série en vue d’effectuer les essais opérationnels.

Entre 1968 et 1972, 18 Tu-142 seront produits à Kuibyshev; les appareils disposent du radar Berkut-95 qui remplit les fonctions de recherche et de ciblage sur 360°; ce dernier étant une variante du radar installé sur l’IL-38. Le système de navigation de l’appareil fut intégré au sein du Berkut-95 ce qui permettait à l’appareil d’assurer un suivi automatique des cibles.

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Tu-142 Soviétique; on voit bien la grande taille de l’appareil. Photo@US DoD

En 1971, la décision fut prise de déplacer la production du Tu-142 de Kuibyshev à Taganrog près de la Mer Noire. Cette décision surprenante nécessita le rééquipement complet de l’usine de Taganrog, la construction de nouveaux halls de production, la formation du personnel et enfin la construction d’une base aérienne pour permettre aux avions produits de… décoller!

C’est en date du 4 novembre 1975 que le premier Tu-142 produit à Taganrog effectua son premier vol. Cet appareil disposant de plusieurs modifications (dont notamment un nouvel allongement de 30 cm du fuselage, un nouveau cockpit plus spacieux et un train d’atterrissage modifié) reçut la dénomination de Tu-142M (Izd. VPM).

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Premier prototype du Tu-42M. Photo@Tupolev

Le Tu-142M devait de plus emporter un nouveau système de lutte anti sous-marine en remplacement du Berkut-95. Cependant, ce nouveau système dénommé Korshun-K eut une mise au point longue et difficile; par conséquent les premiers Tu-142M produits reçurent encore l’ancien système Berkut-95.

Les premiers Tu-142M produits avec le système Korshun-K reçurent une nouvelle dénomination: le Tu-142MK (Izd. VPMK) était né. De plus, l’appareil était identifiable de loin: une perche de détection d’anomalies magnétiques (MAD) du type MMS-106 (produite par Ladoga) était montée en haut de la dérive, donnant à l’appareil une silhouette facilement identifiable.

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Impossible de rater la perche MAD MMS-106 installée en haut de la dérive de ce Tu-142MK Russe. Photo@planespotters.net

Tout ne se passa pas sans difficultés et les tests étatiques d’homologation de l’appareil mirent en lumière le manque de fiabilité du système Korshun-K. Cependant, au vu de l’importance de l’appareil; il fut quand même déclaré apte au service en date du 19 novembre 1980. Il y a eu une grosse quarantaine de Tu-142M(K) produits.

La technique évoluant rapidement, le Tu-142MK fut également modernisé avec des systèmes embarqués plus performant: c’est la version finale du Tu-142, le Tu-142MZ dont le prototype fut testé à partir de 1985.

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Premier prototype du Tu-142MZ. Photo@Tupolev

Et enfin, il y eu une variante spécialisée dans les communications; le Tu-142MR mais cet appareil sort du cadre de l’article. Nous y reviendrons dans un dossier plus complet.

Le Tu-142 et l’Inde; l’Ours qui se changea en Albatros

C’est en 1976 que la Marine Indienne mis en service un escadron de Lockheed L-1049G Super Constellation adapté pour assurer la surveillance maritime. Ces avions, bien que déjà anciens, assurèrent cette mission jusqu’à leur retrait de service en 1983.

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Lockheed L-1049G de la Marine Indienne. Photo@aviationmuseum.eu

L’Inde disposant d’une superficie importante avec des zones côtières très étendues; l’utilité d’un appareil capable d’assurer la surveillance des côtes ne se discutait pas. Le vide laissé par le retrait de service des Super Constellation devait être comblé au plus vite.

L’expérience acquise via l’exploitation d’appareils multimoteurs poussa la Marine Indienne à se tourner vers cette configuration pour son nouvel appareil de surveillance maritime et de lutte anti sous-marine.

C’est là que l’Ours va entrer en piste. Conçu comme variante « navalisée » du bombardier stratégique Tu-95 « Bear »; le Tu-142 est un appareil de lutte anti sous-marine et de surveillance maritime à long rayon d’action produit entre 1968 et 1994 à une centaine d’exemplaires.

En 1981, la Marine Indienne consciente que les Super Constellation sont en fin de carrière décide de leur chercher un remplaçant. Au vu des bonnes relations existantes à l’époque entre l’URSS et l’Inde; c’est vers Moscou que les Indiens vont se tourner.

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L’Inde exploite également des IL-38 qui ont été portés au standard IL-38SD. Photo@Wikipedia.com

L’URSS va d’abord proposer à la vente quelques Tu-142M remis à niveau en lieu et place d’appareils neufs. Cependant, l’Inde va refuser cette offre arguant du fait qu’ils voulaient des appareils neufs. En outre, l’Inde s’inquiétait du fait que le Tu-142MK est un appareil lourd et massif qui nécessite des bases adaptées pour être employé.

Après de longues négociations, un contrat portant sur l’acquisition de 8 Tu-142MK modifiés aux spécifications indiennes est signé en décembre 1984.

Le Tu-142MK vendu à l’Inde dispose d’un système Korshun-K-E avec des capacités réduites par rapport au Korshun-K équipant les appareils Soviétiques. Par conséquent, l’appareil reçoit la dénomination de Tu-142ME (Izd. VPMK-E).

C’est en mai 1987 que l’Inde envoya les 40 premiers pilotes et observateurs ainsi que 16 techniciens à Riga (actuellement en Lettonie) en vue de s’entraîner pour pouvoir prendre en main le Tu-142ME; l’entraînement d’une durée de 11 mois culmina avec l’arrivée des trois premiers Tu-142ME en date du 30 mars 1988 à la base INS Hansa (Goa). Les appareils ayant effectué leur vol de convoyage au départ de la base de Gvardeyskoye (en Crimée).

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La belle et la bête? Tu-142ME « IN 318 » escorté par un F-14A. Photo@?

En date du 13 avril 1988, deux Tu-142ME suivants furent livrés et à la fin octobre de la même année; les trois derniers appareils furent réceptionnés. Les appareils sont numérotés dans la série IN311 à IN317 et déclarés officiellement aptes au service en date du 16 avril 1988; ils forment l’escadron INS 312 qui reçut le nom d’Albatros. Par extension, le nom de l’escadron fut également attribué aux appareils: ces derniers portent d’ailleurs un Albatros peint sur les flancs.

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Le Tu-142ME « IN 317 » nous permet de bien voir l’Albatros peint sur le nez de l’appareil. Photo@Beriev.com

C’est ainsi qu’un Ours Soviétique devient un Albatros Indien.

Les Tu-142ME furent employés pour assurer la protection des côtes indiennes, pour assurer le suivi des sous-marins pakistanais ainsi que pour superviser les opérations de recherches et de secours en mer.

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Tu-142ME « IN 313 ». Photo@?

En mai 1992, l’escadron et les appareils sont déplacés de la base INS Hansa (Goa) vers la base INS Rajali (Arrakonam). Cette base construite en 1942 et abandonnée après guerre sera intégralement reconstruite à la fin des années 80 pour pouvoir déployer les Tu-142ME. L’inauguration officielle de la base eut lieu le 11 mars 1992, à noter que la piste de décollage de cette base est actuellement la plus longue d’Asie (4,103 Km).

En 2004, les appareils vont connaître deux changements importants;

  • Passage en révision générale chez Beriev à Taganrog avec extension de la vie résiduelle des cellules à 16 ans.
  • Modernisation de l’équipement embarqué en collaboration avec IAI et Elbit (Israël) qui verra notamment l’installation du radar Elta EL/M-2022A (V3) en remplacement du Korshun-K-E. Les suites de communication, de guerre électronique et de surveillance seront intégralement renouvellées également augmentant de manière conséquente les capacités de l’appareil.

Le début de la fin pour les Tu-142ME débutera en 2012 avec l’arrivée progressive de 8 Boeing P-8I Neptune (variante locale du P-8A Poséidon équipée notamment d’une perche MAD); ces appareils étant appelés à remplacer les gourmands et coûteux en entretien Tu-142ME, le tout en offrant des performances décuplées et des contraintes techniques réduites vu la taille des appareils.

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Alignés comme à la parade pour un dernier baroud d’honneur. Photo@Livefist

Le dernier P-8I fut livré en 2015 et l’appareil fut déclaré apte au service en date du 13 novembre 2016; les appareils constituant l’escadron INS 312-A qui vient en renfort de l’INS 312 composé des Tu-142ME. Une fois les Tu-142ME retirés du service, les P-8I passeront au sein de l’escadron « principal » INS 312.

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Deux générations en une seule photo. Photo@Business Standard.com

Les Indiens sont manifestement satisfaits de leur choix puisqu’à l’été 2016 une commande supplémentaire portant sur 4 P-8I a été passée pour livraison en 2020.

Les premiers Tu-142ME ont été retirés du service au fur et à mesure de l’arrivée des P-8I et il ne restait en date du 29 mars que 3 Tu-142ME actifs. Il est à noter qu’au cours de presque 30 ans de carrière et pas moins de 30.000 heures de vol; aucun accident grave n’a été déploré sur la flotte de Tu-142ME!

Trois Tu-142ME seront conservés en monument dont un à INS Raji, un à INS Hansa et un à l’académie navale d’Ezimala.

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Les équipages et leurs familles posent pour une dernière photo. Photo@Livefist

C’est ainsi que s’achève la carrière de l’Ours Soviétique qui devint un Albatros indien, ce dernier ayant été célébré comme il se doit une dernière fois par les militaires et leurs familles.

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