[Actu] Mise sur cale de la frégate Amiral de la Flotte Gromov (Projet 22350)

Vingt ans après l’unité tête de série, c’est en date du 14 mai 2026 qu’a été mise sur cale au chantier naval Severnaya Verf (Северная верфь) de Saint-Pétersbourg la frégate Amiral de la Flotte Gromov (Адмирал флота Громов) neuvième unité (et huitième de série) du Projet 22350 (classe Amiral Gorchkov) portant le numéro de construction 929. Annoncée comme étant le pénultième bâtiment de cette classe de frégates, cette mise sur cale intervient après un hiatus de six années écoulées depuis la dernière en date (pour rappel, il s’agissait de la double mise sur cale des frégates Amiral Ioumachev et Amiral Spiridonov intervenue le 20 juillet 2020). L’ultime unité de cette série qui sera finalement limitée à dix bâtiments (si l’on en croît la presse russe) devrait voir sa construction débuter dans les mois à venir également, ceci découlant notamment du fait que de la capacité va se libérer sous peu au chantier naval Severnaya Verf avec le lancement de la frégate Amiral Chichagov.

La plaque posée pour la mise sur cale de l’Amiral de la Flotte Gromov. Image@Severnaya Verf

Il semble que le gouvernement russe a fait sienne cette maxime de François d’Orléans, Prince de Joinville: « En Marine, rien ne s’improvise, pas plus les bâtiments que les hommes. Pour avoir une Marine, il faut la vouloir beaucoup, et surtout la vouloir longtemps« . Et en ce qui concerne les frégates du Projet 22350, on peut voir que les Russes prennent leur temps… Beaucoup de temps, et ce principalement des suites de contraintes internes et externes plus que par volonté explicite. En effet, la construction de cette série de frégates d’un déplacement moyen de 5.000 tonnes a rencontré plusieurs difficultés dont la – non moindre – question du remplacement de sa chaîne cinématique qui était fournie, jusqu’en 2014, par les ukrainiens de Zorya-Mashproekt. Sans revenir en détails sur les questions techniques, abordées dans cet article publié sur le blog daté d’avril 2020, on peut constater que vingt ans après le début de construction de l’unité tête de série: les VMF ne disposent que de trois unités du Projet 22350 actives!

Est-il besoin d’expliquer?

L’unité tête de série, qui donnera son nom à la classe, l’Amiral Gorchkov (Адмирал флота Советского Союза Горшков) est entrée en service en 2018 (après 12 ans de construction), l’Amiral Kasatonov (Адмирал флота Касатонов) a suivi de peu en 2020 (après 11 ans de construction) et enfin l’Amiral Golovko (Адмирал Головко) est active depuis 2023: ces trois bâtiments sont affectés à la flotte du Nord. Deux autres frégates de la classe Amiral Gorchkov ont été lancées respectivement en 2024 et 2025, les Amiral Isakov (Адмирал флота Советского Союза Исаков) et Amiral Amelko (Адмирал Амелько) dont l’admission en service est attendue pour 2027. Vu qu’aucun des deux bâtiments n’a débuté ses essais à la mer, les délais annoncés sont peu crédibles en l’état actuel des choses. La sixième unité, l’Amiral Chichagov (Адмирал Чичагов) devrait être lancée dans le courant de l’année 2026 tandis que les septième et huitième unités: l’Amiral Ioumachev (Адмирал Юмашев) et l’Amiral Spiridonov (Адмирал Спиридонов) ne sont pas à attendre avant 2029 voire 2030. Il restera donc à mettre sur cales la dernière unité de la série baptisée (pour l’instant) Amiral Visotskiy (Адмирал Высоцкий) pour boucler cette série. Vu les temps de construction moyen et en l’absence d’une soudaine (et peu probable) accélération, on peut espérer voir l’Amiral Gromov (Адмирал флота Громов) mise sur cale aujourd’hui être admise au service vers 2035 tandis que la dernière unité le sera vers 2036. Si tout va bien, il se sera donc écoulé pas moins de trente ans entre la mise sur cale de la première unité et l’admission au service de la dernière: et ce pour une série de « seulement » dix bâtiments.

Les chiffres de production des frégates du Projet 22350 ne sont donc guère reluisants: certes, les difficultés liées à la propulsion ainsi que les sanctions ayant nécessité de substituer (d’une manière ou d’une autre) une partie des équipements embarqués expliquent une partie des retards, néanmoins ces éléments n’expliquent pas tout. Le chantier naval Severnaya Verf est notoirement inefficace (méthodes de production ancestrales, équipements préhistoriques, manque de respect des procédures… avec leurs conséquences prévisibles) tandis que le MoD russe calcule toujours les contrats au plus juste au niveau financier avec comme conséquence que les chantiers navals finissent souvent par produire à perte, voire rentrent dans une logique proche de celle d’une pyramide de Ponzi où les nouveaux contrats financent les anciens qui ne le sont plus assez! Dans un tel contexte, il est quasiment impossible d’obtenir des temps de production crédibles (un temps moyen de 5 à 6 ans pour une frégate de ce type serait largement atteignable et plus en phase avec ce qui se fait par ailleurs). Autre élément perturbateur, les nombreux changements demandés par les militaires russes à apporter au design des navires alors que ces derniers sont déjà sur cales: ces derniers rallongent d’autant plus les délais de construction. L’un dans l’autre, on comprend mieux (en partie tout du moins) pourquoi un programme aussi « simple » que la construction d’une frégate qui n’apporte pas de rupture majeure au niveau de l’architecture navale représente un tel chemin de croix pour la construction navale russe.

Belle vue d’ensemble de l’unité tête de série de la classe éponyme; l’Amiral Gorchkov. Image@?

Cependant, tout n’est pas à jeter non plus. Si les quatre premières unités sont armées de seize cellules verticales 3S14 UKSK (pour missiles Oniks/Kalibr/Tsirkon), nombre qui peut paraître un peu faible de prime abord eu égard au déplacement total du navire, les unités suivantes vont passer à un ensemble de vingt-quatre voire trente-deux cellules verticales UKSK (nombre qui varie selon les sources consultées, même si vingt-quatre semble le plus plausible) permettant de muscler la dotation des navires. Le commandant-en-chef de la Marine Russe, l’Amiral Aleksandr Moïsseïev (Александр Алексеевич Моисеев), a indiqué lors de la cérémonie de mise sur cale de l’Amiral Gromov que cette frégate différerait des autres bâtiments grâce à « une augmentation significative de la puissance de combat » (« достаточно значимым увеличением боевой мощи« ) sans préciser pour autant de quoi il relève. Il est un fait que les trois navires en service actuellement sont exploités de manière (très) régulière par les VMF, ce qui permet de retirer de précieux enseignements de leur exploitation et donc de modifier les bâtiments suivants en conséquence, tout en y intégrant les « leçons » (acquises à la dure) de la guerre en Ukraine.

Epingle éditée pour la cérémonie de la mise sur cale de la frégate Amiral Gromov. Image@Curious/Airbase.ru

Conçues pour prendre la relève des navires des Projet 956 Sarych et Projet 1155 Fregat, les frégates du Projet 22350 sont les seuls navires océaniques en construction en Russie: si il est un fait que les VMF n’ont plus les mêmes prétentions qu’à l’époque soviétique, un simple regard sur l’état de la flotte hauturière permet de voir que l’ensemble est vieillissant, voire dans certains cas d’aucune utilité opérationnelle et que le taux de renouvellement de celle-ci est très largement insuffisant. Si l’on considère les unités océaniques, les Russes disposent actuellement de:

  • Un croiseur du Projet 1144.2M Orlan: Amiral Nakhimov (aux essais post-modernisation)
  • Un croiseur du Projet 1144.2 Orlan: Piotr Velikiy (statut non-précisé, futur incertain)
  • Deux croiseurs du Projet 1164 Atlant: Varyag et Maréchal Oustinov (utilité opérationnelle limitée)
  • Deux frégates du Projet 1155M Fregat: Maréchal Chapochnikov et Amiral Vinogradov (modernisée ou en modernisation)
  • Cinq frégates du Projet 1155 Fregat: Vice-Amiral Koulakov, Amiral Tribouts, Amiral Levtchenko, Severomorsk, Amiral Panteleyev
  • Une frégate du Projet 1155.1 Fregat-M: Amiral Chabanenko (en modernisation)
  • Trois frégates du Projet 11356R Amiral Grigorovitch: Amiral Grigorovitch, Amiral Essen, Amiral Makarov
  • Trois frégates du Projet 22350 Amiral Gorchkov: Amiral Gorchkov, Amiral Kasatonov, Amiral Golovko

Si on se base sur les chiffres bruts, cette liste peut paraître non négligeable, néanmoins il est nécessaire d’introduire les variables qui tout en contextualisant cette liste permettent de mieux voir où se trouvent les problématiques russes. La Marine Russe (VMF) dispose de quatre flottes (Baltique, du Nord, du Pacifique et de la Mer Noire) avec deux principales (du Nord et du Pacifique) ces deux dernières étant en outre « stratégiques » car abritant des SNLE s’inscrivant dans la triade nucléaire russe: ces flottes ont comme caractéristique commune d’être très éloignées les unes des autres et donc de devoir fonctionner dans une certaine « autarcie » vu les distances (et donc le temps nécessaire) pour effectuer des transitions inter-flottes (et ne parlons même pas de la flotte de la Mer Noire qui est actuellement inaccessibles vu le blocage des détroits des Dardanelles et du Bosphore).

Une vue de la cérémonie de mise sur cale de la frégate Amiral Gromov; Image@Severnaya Verf

L’autre problématique est l’âge et l’utilité des navires: l’Amiral Nakhimov (Projet 1144.2M) sort d’une (très) longue modernisation et ne reviendra pas au service avant minimum la fin de 2026, son sister ship le Piotr Velikiy (Projet 1144.2) est en état d’origine: son statut actuel est inconnu (nécessité d’un carénage et aucune décision sur sa modernisation en perspective). Les deux autres croiseurs que sont le Varyag et le Maréchal Oustinov (Projet 1164) n’ont guère d’utilité opérationnelle: exception faite du système antiaérien S-300F embarqué qui peut offrir un certain niveau de couverture à un groupe de navires, l’armement principal embarqué les missiles antinavires P-500 Bazalt / P-1000 Vulkan n’ont concrètement aucune utilité en 2026. Le Maréchal Oustinov a bien nécessité d’une modernisation dans le courant des années 1990-2000 qui peut justifier de son maintien en service mais le Varyag est toujours dans son état d’origine et affiche presque quarante ans de carrière au compteur. Concrètement, les VMF disposent donc d’un seul croiseur moderne et correctement équipé qui présente une véritable utilité opérationnelle: même si sa taille et sa chaîne cinématique nucléaire rendent ce dernier onéreux à exploiter.

Le dernier des Mohicans? L’Amiral Nakhimov (Pr.1144.2M) lors d’une de ses premières sorties en mer post-modernisation; Image@Oleg Kuleshov

Les grands navires anti-sous-marins (BPK dans la classification russe) du Projet 1155/1155.1 Fregat(-M) forment véritablement le cœur de la flotte hauturière russe: grâce à leur chaîne cinématique à base de turbines à gaz ils sont économiques à exploiter et performants. Néanmoins, navires spécialisés dans la lutte ASW (comme leur nom l’indique), ils sont limités dans les performances: en outre avec un âge moyen qui approche des quarante années de carrière, leur remplacement va finir par s’imposer dans les années à venir. En vue de revaloriser la flotte active qui s’est réduite à huit navires (sept du Projet 1155 et un du Projet 1155.1), un programme de modernisation avec transformation en navire polyvalent (via l’installation de cellules verticales UKSK) et reclassification en frégate du Projet 1155M est en cours pour certains navires dont les Maréchal Chapochnikov (en service) et Amiral Vinogradov (en cours de modernisation) au sein de la Flotte du Pacifique et de l’Amiral Chabanenko seul navire du Projet 1155.1 qui est en cours de modernisation (mais dans une version simplifiée) à la Flotte du Nord. Vu les délais impartis et l’âge des bâtiments, il est peu probable que d’autres unités seront traitées. Avec comme conséquence que la flotte de Fregat malgré son âge et ses performances limitées (pour les navires en état d’origine) continue à former la base des activités océaniques de la flotte de surface russe.

Il devrait (conditionnel de rigueur) reprendre la mer un jour après sa « modernisation »: l’Amiral Chabanenko (Pr.1155.1) aura passé plus de temps à l’arrêt qu’en mer. Image@

Les seuls navires neufs (hors frégates Amiral Gorchkov) construits post-2000 et en service sont les trois frégates du Projet 11356R Amiral Grigorovitch, version moderne des frégates du Projet 1135 Burevestnik, et conçues comme solution temporaire vu les retards connus par les frégates Amiral Gorchkov. Ces frégates rattachées à la flotte de la Mer Noire sont (en partie) bloquées en Mer Noire sans possibilité de quitter la zone vu la fermeture des détroits turcs. Leur armement offensif réduit (huit cellules UKSK) ainsi qu’un standard d’équipements inférieur aux frégates Amiral Gorchkov font d’elles des navires adaptés pour la Mer Noire et les zones proches des côtes mais moins pour la zone océanique. In fine, les principales unités se répartissent de la façon suivante:

  • Flotte du Nord: Projet 1144.2 (1), Projet 1144.2 (1), Projet 1164 (1), Projet 1155 (3), Projet 1155.1 (1), Projet 22350 (3)
  • Flotte du Pacifique: Projet 1164 (1), Projet 1155 (2), Projet 1155M (1+1)
  • Flotte de la Mer Noire: Projet 11356R (3)

Au final, la Flotte du Nord dispose réellement de quatre navires vraiment modernes avec les trois frégates Amiral Gorchkov et l’Amiral Nakhimov (une fois revenu au service) tandis que la Flotte du Pacifique disposera des deux frégates Maréchal Chapochnikov et Amiral Vinogradov (une fois revenu en service) comme navires modernes (bien que pas des plus « jeunes »). En toute théorie, les unités 4 à 7 (incluse) du Projet 22350 doivent rejoindre les effectifs de la Flotte du Pacifique: ce qui permettrait à l’horizon 2030 d’avoir six navires modernes au sein de cette flotte. Au vu des éléments exposés ci-dessus, on comprend mieux pourquoi le commandant-en-chef des VMF indique qu’il est urgent pour la marine de recevoir des navires de surface neufs… D’ici 2030, certains navires en service fêteront leur demi-siècle de carrière! Dans le contexte actuel, les Russes viennent manifestement de prendre la pleine mesure du besoin de rajeunir et de renforcer leur flotte de surface, surtout vu la mobilisation d’unités plus petites (les corvettes du Projet 20380 Steregushchiy notamment) pour assurer l’escorte de navires civils Russes et/ou naviguant pour les Russes.

La frégate Maréchal Chapochnikov (Pr.1155M), première unité rééquipée avec des cellules verticales. Image@TASS

Alors que pendant environ deux ans la construction d’une série de six unités du Projet 22350 fut sérieusement envisagée au sein du Chantier naval de l’Amour (Амурский судостроительный завод) en vue de rééquiper plus rapidement la Flotte du Pacifique, l’annonce de l’arrêt de la série avec le dixième bâtiment indique que cette idée (à première vue pertinente et rationnelle) a bénéficié d’un classement sans suite. Le projet longuement discuté (depuis 2019) de développer une version sous stéroïdes de la frégate Amiral Gorchkov, reprise sous le nom de Projet 22350M Super-Gorchkov semblait aussi avoir été mis au frigo également: l’Amiral Moïsseïev a confirmé aujourd’hui que le design technique de ce navire vient d’être validé, le calendrier de la mise sur cale d’une première devant être annoncé sous peu. Aucun détail ne filtre sur le design technique choisit, néanmoins le but est de disposer d’un navire « véritablement » océanique (les frégates Projet 22350 sont parfois considérées comme étant un peu « justes » pour ces missions) avec une meilleure endurance et un armement augmenté… et donc un déplacement significativement augmenté. Même si on parle de Projet 22350M (donc une référence directe aux Projet 22350), il est fort probable que l’on se retrouve dans le même cas de figure que le Tupolev Tu-22 et le Tu-22M qui malgré une dénomination très proche n’ont strictement rien en commun.

L’Amiral Isakov durant son achèvement à quai au chantier naval Severnaya Verf. Image@airbase.ru

Reste que pour construire cette nouvelle frégate du Projet 22350M qui est très clairement en demande par les VMF vu l’âge de ses navires hauturiers actuels, il faut des chantiers navals adaptés et capables de réaliser ces travaux. La holding USC depuis son passage dans le giron de la banque VTB travaille sur un plan de modernisation en profondeur des ses outils de production: le chantier naval Severnaya Verf va connaître des travaux de très grande ampleur qui consistent en une quasi-destruction de la totalité des infrastructures et leur reconstruction pour créer un chantier naval moderne et équipé selon les derniers standards avec comme objectif de devenir un pendant (en partie) du chantier naval Zvezda de Bolshoy Kamen, les travaux devant se dérouler jusqu’en 2030. Même si des retards sont à prévoir (la Russie sera toujours la Russie…), il est un fait que si cette modernisation se concrétise (ce qui semble bien parti vu les besoins à couvrir et l’approbation du gouvernement), on doit très clairement s’attendre à une accélération significative des temps de production civils…et militaires chez Severnaya Verf. Restera à voir si les questions de manque de personnel et surtout de contrats avec les militaires « qui ne sont plus signés à perte » seront enfin résolues: le changement de Ministre de la défense en Russie semble avoir insufflé une nouvelle dynamique qui est observable à plusieurs niveaux. A voir si son action sera également bénéfique dans la construction navale, ce secteur étant éminemment difficile à « remettre sur pieds »: vu le poids des habitudes, de la bureaucratie et d’une corruption très largement répandue. Gageons que les VMF n’en demanderaient pas mieux pour permettre d’enfin envoyer à la retraite les derniers « dinosaures de Gorchkov« , l’Amiral, pas les frégates. Il y a urgence en la matière.

Laisser un commentaire

error: Content is protected !!

En savoir plus sur Red Samovar

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture