[Actu] Premiers essais de la frégate Marshal Shaposhnikov

Entré en modernisation en 2016, le Marshal Shaposhnikov (Маршал Шапошников) est un destroyer de la classe Fregat (Izd.1155) qui a effectué sa première sortie en mer post-modernisation en date du 10 juillet. Repris en tant que Большие противолодочные корабли (BPK), c-à-d « Grands navires anti-sous-marins », les destroyers (selon la classification OTAN) des classes Izd.1155 et Izd.1155.1 Фрегат/Fregat (nom de code OTAN: Udaloy / Udaloy II) sont, comme leur nom l’indique, des navires spécialisés dans la lutte anti-sous-marine.

Appartenant à la Flotte du Pacifique de la Marine Russe, le Marshal Shaposhnikov sert de prototype à la modernisation de la classe Fregat (Izd.1155). Dans le cadre de cette dernière, le navire orienté à la base pour la lutte anti-sous-marine est transformé en navire polyvalent avec refonte des armements et de l’aménagement intérieur et devient un navire polyvalent pouvant effectuer des frappes anti-sous-marines, anti-navires de surface ainsi que des frappes au sol. Le navire modernisé au standard Izd.1155M est reclassifié en tant que frégate dans la classification russe: ce changement sémantique mettant en évidence le fait que le bâtiment n’est plus spécialisé mais devient polyvalent.

Sans revenir en détails sur la classe Fregat, son historique ainsi que sur le projet de modernisation, ces éléments ayant été abordés sur le blog en 2019: cette première sortie en mer est néanmoins l’occasion de se pencher sur les points les plus intéressants des travaux réalisés.

Devenus par la force des choses les principaux navires hauturiers russes, les BOD de la classe Fregat sont à la base conçus pour être exploités en tandem avec les destroyers de la classe Sarych (Izd.956): ces derniers étant spécialisés dans la lutte anti-navires de surface. Cependant, une chaîne cinématique capricieuse (chaudières vapeur) encaissant mal le manque de rigueur des équipages soviéto-russes dans l’entretien des bâtiments et la gestion des équipements ainsi que la réduction des moyens financiers disponibles pour assurer les cycles d’entretien prévus ont vu la flotte des destroyers Sarych se réduire comme peau de chagrin: des dix-sept unités produites seulement quatre bâtiments existent encore et deux sont considérés comme utilisables/en service. A l’inverse, la flotte de Fregat composée à l’origine de douze Fregat (Izd.1155) et d’une Fregat (Izd.1155.1) a connu une attrition moins sévère et dispose toujours de sept Fregat (Izd.1155) et d’une Fregat (Izd.1155.1) en service: il est vrai que cette classe de navires dispose d’une chaîne cinématique construite autour d’une turbine à gaz performante et économe qui donne pleine et entière satisfaction et la Russie a consacré le peu de moyens disponibles dans le courant des années 1990 à maintenir vaille que vaille les navires en service.

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Navires calibrés pour les opérations océaniques, les Fregat (Izd.1155) présentent les dimensions générales suivantes:

  • Longueur: 163,5 m
  • Largeur: 19 m
  • Déplacement: 6.840 tonnes / 7.570 tonnes (normal / maximal)
  • Tirant d’eau: 7,87 m
  • Propulsion: COGAG
  • Vitesses: 14 noeuds (économique) / 31 noeuds (maximale)
  • Endurance: 30 jours
  • Equipage: 249 personnes dont 29 officiers

Devant les difficultés techniques, financières et temporelles rencontrées pour mettre sur pieds un programme de construction de navires hauturiers neufs, la Marine Russe a décidé en 2015 de lancer la modernisation d’un premier navire de la classe Fregat en vue de la transformer en navire polyvalent (suivant le concept « un nouveau navire dans une ancienne coque« ): le but recherché étant de prolonger la durée de vie de cette classe de navires en attendant l’arrivée de navires neufs. Si d’un point de vue des qualités de tenue à la mer et de chaîne cinématique, les Fregat donnaient satisfaction, l’armement embarqué et les capteurs nécessitaient une refonte complète.

C’est la Flotte du Pacifique qui va ouvrir le bal en matière de modernisation de cette classe de navires avec l’entrée du Marshal Shaposhnikov au sein du chantier naval Dalzavod (Дальзавод) de Vladivostok en 2016 pour le début des travaux: ces derniers vont avancer lentement, voire très lentement et un incendie va même toucher le bâtiment le 16 février 2018 durant des travaux dans la salle des machines: heureusement sans faire de blessés. Les essais à la mer furent initialement envisagés pour la fin de 2019 mais il faudra attendre plusieurs mois supplémentaires (retard en partie dû à la pandémie de Coronavirus) pour assister à la sortie du navire en mer, qui a eu lieu le 10 juillet 2020 marquant le début des essais du constructeur.

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Le Marshal Shaposhnikov avec le Pont de l’île Rousski (Русский мост) en arrière-plan. Image@Vl.ru

La modernisation du Marshal Shaposhnikov va donc se focaliser sur deux points:

  • Remplacement des armements embarqués ainsi que des systèmes d’armes
  • Refonte des structures internes et révision générale du navire

La refonte des structures internes du bâtiment découle fort logiquement de l’installation des nouveaux armements, en outre environ 20% de la coque et des composants internes impactés par la corrosion ont été remplacés. La chaîne cinématique bénéficie également d’une révision générale complète dans le cadre de la modernisation et bien que son remplacement par un équivalent de production russe (turbine M70FRU de Saturn) ait été envisagé, ce sont les éléments d’origine qui ont été réemployés.

Le gros du travail porte donc sur les armements et la principale nouveauté est le montage de seize cellules verticales 3S-14-1155 UKSK en lieu et place d’un canon AK-100 en plage avant du navire: l’installation des cellules a nécessité le montage d’une nouvelle superstructure surélevée avec une protection pour la passerelle qui se trouve à proximité. L’installation des cellules UKSK permet au navire de mettre en oeuvre les trois types de missiles conçus pour ces dernières: Oniks, Kalibr et enfin Tsirkon.

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Le Marshal Shaposhnikov durant la première partie de sa vie. Image@Mark Allen Leonesio

Outre les cellules UKSK, le navire reçoit huit lanceurs inclinés (2 x 4) KT-184 du système 3K24 Uran, ce dernier mettant en oeuvre le missile anti-navire subsonique Kh-35(U): les lanceurs sont positionnés au pied de la passerelle aux emplacements occupés précédemment par les lanceurs quadruples du système URPK-4 Metel.

Prenant la place du canon AK-100 subsistant, un nouveau canon A-190-01 de 100 mm présentant des formes visant à réduire la signature radar du navire est installé. Si on peut se questionner sur la pertinence de cette installation sur un navire qui n’a pas été conçu en ce sens, le canon A-190-01 étant plus moderne que l’AK-100: il est fort probable que ce sont ses caractéristiques techniques qui ont motivé le montage de ce dernier et non une recherche éventuelle de réduction de la signature radar.

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Le Marshal Shaposhnikov durant sa première vie. En jaune, les deux canons AK-100. En vert, les deux lanceurs du système Metel. En orange, le radar 3R95 du système Kinzhal. Image@wikipedia.com
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Un aperçu des principaux équipements du Marshal Shaposhnikov post-modernisation. En noir, les silos du système 3K95 Kinzhal. En jaune, le canon A-190-01. En rouge, l’îlot surélevé comprenant les deux blocs de 8 UKSK. En vert, les deux lanceurs KT-184 (système Uran). En orange, nouveau radar d’un modèle inconnu. Image@Vitalicus Владивосток / Montage@RS

En vue de mettre en oeuvre les nouveaux systèmes d’armements, les systèmes embarqués passent également par la case remplacement avec (liste non exhaustive) les travaux suivants:

  • Remplacement du radar MR-760 Fregat-MA par le radar MR-710 Fregat-M
  • Installation du radar 5P-30N2 Fregat-N2
  • Installation du système de guerre électronique et de brouillage TK-25-2
  • Installation du système de communication R-779-28
  • Installation du système de contrôle Purga-115 (armements sous-marins)
  • Installation du système de tir universel MR-123-02/03 Bagira pour l’artillerie

Plusieurs questions restent en suspens par rapport à cette refonte des Fregat, notamment la question de la couverture anti-aérienne: les Fregat embarquent le système 3K95 Kinzhal (variante navale du système Tor) positionné en plage avant du navire et mettant en oeuvre le missile 9M330, la détection et le suivi des cibles étant assurés par deux radars 3R95. Ce système permet d’assurer une protection à courte portée avec une distance de frappe maximale à 12 Km qui est pour le moins faible eu égard à la taille du navire, ce dernier étant dépourvu de tout système anti-aérien à moyenne portée. Si l’on observe les photos du navire modernisé, on constate que le radar 3R95 du système Kinzhal implanté à la proue au-dessus de la passerelle est remplacé par un nouveau radar dont le modèle (et par conséquent les fonctions) est toujours inconnu pour l’instant. Est-ce que ceci implique un changement de système de défense anti-aérienne (on parle parfois du rééquipement avec le système Tor-M2KM) ou simplement le remplacement d’un radar voire même l’enlèvement d’un des deux radars dédiés? Aucune réponse précise ne peut être apportée pour l’instant, sachant que le deuxième radar 3R95 implanté à la poupe est toujours bel et bien présent.

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Cette vue de l’Admiral Levchenko permet de voir l’emplacement des deux radars 3R95 du système Kinzhal. Image@?
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La frégate Marshal Shaposhnikov avec son nouveau radar « inconnu » implanté au-dessus de la passerelle. Image@VL.ru

Toujours en ce qui concerne la protection rapprochée, les systèmes AK-630 sont toujours présents à bord du navire bien que la Russie envisage sérieusement leur remplacement par le nouveau système de défense rapprochée Pantsir-M (variante navale du Pantsir terrestre) apte à traiter à la fois les cibles navales, terrestres et aériennes à des distances d’engagement allant jusqu’à 20 Km. A noter que l’absence de Pantsir-M sur le Marshal Shaposhnikov est parfaitement logique puisque aucun contrat visant à l’implantation de ce dernier n’existe pour le moment; il semble que les ingénieurs travaillent toujours sur la recherche de l’emplacement idéal du système sur le navire et une fois ce dernier décidé, un contrat d’équipement devrait suivre dans la foulée. Ceci reste encore à confirmer.

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La frégate Marshal Shaposhnikov quittant Vladivostok. Image@Vl.ru

Un dernier point qui peut-être abordé concerne la capacité offensive qu’offre le navire modernisé, en effet, si on regarde les nouveaux emports: on constate que le Marshal Shaposhnikov sera en mesure de mettre en oeuvre seize missiles (Oniks/Kalibr/Tsirkon) au départ des cellules verticales ainsi que huit missiles Kh-35(U) au départ des lanceurs KT-184: l’ensemble offrira aux bâtiments une polyvalence sans commune mesure avec leurs capacités antérieures. Comparativement à une frégate Admiral Gorshkov (Izd.22350), l’avantage d’un point de vue du « punch offensif » revient aux Fregat modernisés, cependant l’arrivée des frégates Admiral Gorshkov dotées de vingt-quatre cellules verticales UKSK et disposant en outre d’un système SAM performant et moderne va voir ces bâtiments offrir une gamme d’armements plus étendue malgré un déplacement inférieur d’environ 2.000 tonnes. Au vu des images disponibles, il est étonnant qu’une troisième rangée comportant huit cellules verticales 3S-14-1155 UKSK n’ait pas été ajoutée (la place semble être disponible): ceci aurait offert à cette classe de bâtiment une capacité offensive plus en adéquation avec le gabarit du bâtiment. Cependant, il y a fort à parier que pour des raisons de masses et d’équilibrage du navire ce ne soit pas réalisable.

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Première sortie à la mer en quatre ans pour le Marshal Shaposhnikov. Image@VL.ru

On est donc en droit de se poser la question de l’utilité concrète de cette refonte: le Marshal Shaposhnikov ayant été admis au service le 2 février 1986, il aura donc presque trente-cinq ans de carrière lors de son retour au service prévu à la fin de l’année 2020. Certes, la problématique du renouvellement de la flotte hauturière russe ne va pas être solutionnée dans l’immédiat, au vu du rythme de production des frégates Admiral Gorshkov (Izd.22350) il faudra encore plusieurs années avant de voir disparaître les dernières unités d’origine soviétique de la flotte russe néanmoins venir investir autant d’argent tout en immobilisant un navire de cet âge pendant plusieurs années (il ne faudra certainement pas quatre ans pour traiter d’autres navires mais la construction navale russe n’est pas un modèle de rapidité) devra être mûrement réfléchi et il reste à voir si le jeu en vaudra la chandelle. Sachant que la Flotte du Pacifique repose quasi exclusivement sur les quatre Fregat à disposition comme principales unités de surface (la flotte de destroyers Izd.956 Sarych au sein de la Flotte du Pacifique va bientôt se réduire à une seule unité) complétée par le croiseur Varyag (Izd.1164 Atlant): inutile de préciser que toute immobilisation de plusieurs mois d’un bâtiment obérera de manière importante les capacités océaniques de la flotte de surface dans cette zone.

Russian Navy ships ensuring air defence in Mediterranean Sea
Le croiseur Varyag (Izd.1164 Atlant) est la plus grande unité de surface en service au sein de la Flotte du Pacifique. Image@?

Au final, il reste à voir quelle suite la Marine Russe va octroyer au programme: les annonces au sujet de cette refonte ont souvent été contradictoires et les derniers échos pointent vers une refonte de l’ensemble des Fregat de la Flotte du Pacifique tandis que les Fregat de la Flotte du Nord seraient à terme remplacées en priorité par des frégates Admiral Gorshkov (ne parlons même pas de l’hypothèse Izd.22350M « Super-Gorshkov« , la mise sur cale d’une première unité étant encore une perspective éloignée). Enfin, les premières images disponibles permettent de se faire une bonne idée de la « nouvelle » frégate Fregat mais son apparence définitive est appelée à évoluer avec l’achèvement des travaux ainsi que l’intégration envisagée des Pantsir-M et éventuellement du Tor-M2KM; il sera donc nécessaire de se pencher à nouveau sur ce programme dans un proche avenir.