[Actu] Les premiers Su-35 algériens

Il aura fallu se montrer patient mais c’est maintenant chose faite: les Forces aériennes algériennes (القُوَّاتُ الجَوِّيَّةُ الجَزَائِرِيَّةُ) ont réceptionné leur(s) premier(s) Sukhoï Su-35 (code OTAN: Flanker-E) au début du mois de mars 2025. Même si cette information n’a pas été officialisée (comme de coutume), les images satellites disponibles (prises en Algérie et en Russie et commentées par l’IISS) sont claires et ne laissent aucun doute sur la question: l’Algérie est devenu le troisième pays à exploiter le Su-35(S) (avec la Russie et la Chine) et ce après plusieurs tentatives antérieures avortées d’exportation du Flanker-E (vers l’Indonésie et l’Egypte notamment).

A première vue (sur base du camouflage), il s’agirait de la récupération de tout (ou partie) des avions sortis d’usine en 2020 pour l’Egypte. Après l’annulation de la commande sous la menace des Etats-Unis (via le mécanisme du CAATSA), les Su-35 produits ont été stockés sur les parkings de l’usine KnAAZ (Komsomolsk-sur-l’Amour) ainsi qu’à Joukovski (Moscou) en attendant de pouvoir trouver un nouvel opérateur. Alors que l’Iran s’était positionné (et avait annoncé) avoir acquis le Su-35, les appareils égyptiens étant les candidats rêvés pour partir rapidement en Iran, l’arrivée des premiers avions sur le sol algérien vient (indirectement) brouiller les cartes.

Portant encore sa numérotation égyptienne (9213), ce Su-35 est vu lors d’un vol d’essais peu de temps après sa sortie d’usine en 2020. Image@Vyacheslav Grushnikov

Client fidèle de longue date des productions soviéto-russes, l’Algérie continue à accorder sa confiance à Moscou: l’arrivée des premiers Su-35 sur la base d’Oum el Bouaghi (Aïn Beïda) indique que le renouvellement de la composante de chasse algérienne se poursuit avec la mise en service du Su-35 qui viendra compléter par le haut les Su-30MKA déjà en service. L’absence de communication officielle, qui est une constante en matière d’acquisition d’équipements militaires par les Algériens, a (très) souvent fait l’objet d’annonces et de rumeurs plus ou moins crédibles: l’acquisition de Su-34, Su-35 et Su-57 revenant sur la table à plusieurs reprises ces dernières années sans nécessairement déboucher sur du concret. Autant le dire tout de go, en l’absence d’images claires, ces rumeurs sont à considérer pour ce qu’elles sont, sans plus. Dis autrement, certaines ne se concrétiseront jamais tandis que d’autres finissent par (enfin) se concrétiser.

Néanmoins sur base d’annonces indirectes ainsi que par recoupements, on peut observer que les choses semblent s’accélérer en Algérie: l’arrivée des premiers Su-35, les annonces relatives à l’arrivée future de Su-57(E), ainsi que de nombreux vols d’Antonov An-124 russes entre Irkoutsk (où se situe l’usine IAZ produisant les Su-30MKA et Yak-130 notamment) et l’Algérie. Tous ces éléments, qui sont à mettre en parallèle avec certaines annonces parues dans la presse russe (notamment la signature d’un premier contrat export pour le Su-57 en novembre 2024 ainsi que l’annonce des premières livraisons en 2025) indiquent que même si la discrétion reste très largement de mise, de nombreux indices pointent dans la même direction et ce d’autant plus dans le contexte actuel où les clients potentiels pour du matériel russe et ne craignant pas les effets découlant du CAATSA se comptent sur les doigts d’une seule main.

Malgré le fait que les Forces aériennes algériennes sont globalement (très) bien équipées avec un noyau d’appareils modernes (Su-30MKA et MiG-29M/M2) qui forment la base de la dotation actuelle: il existe encore à ses côtés un lot d’une trentaine de chasseurs MiG-29S/UB « Vanilla » ainsi que d’une quarantaine de bombardiers tactiques Su-24MK/MK2/MR qui, malgré un entretien impeccable, vieillissent inexorablement et nécessiteront dans les années à venir d’être remplacés. Ces avions, acquis principalement en occasion auprès de l’Ukraine et de la Biélorussie, ont bénéficié de cycles d’entretiens/révisions réguliers et dans le cas d’une partie des Su-24MK d’une modernisation au standard Su-24MK2. Néanmoins, les avions s’approchent des quarante années de carrière et vont nécessiter d’être remplacés dans un futur plus ou moins éloigné.

Le KX-11 est un Su-24MK2 basé à Laghouat et affecté à un des escadrons de la 4ème Escadre d’Appui et de Pénétration (4 EAP). On remarque le camouflage désertique conçu pour que l’avion se fonde dans le paysage lors de vols à basse altitude. Image@?

La flotte de Su-30MKA (variante dérivée des Su-30MKI indiens et adaptée aux désidératas algériens) admise au service à partir de 2008 constitue le gros de la force d’interception algérienne: une soixantaine d’appareils sont en service et ces derniers ont bénéficiés d’une révision lourde en Russie chez leur constructeur, l’usine IAZ d’Irkoutsk. Appareil le plus moderne dans la dotation algérienne, le Su-30MKA (dérivé du Su-30MKI indien) n’en est pas moins un avion dont l’électronique embarquée remonte au début des années 2000 et qui aurait bien besoin d’une mise à jour sur un modèle similaire à celle du Su-30SM(2) russe avec notamment intégration de nouveaux équipements embarqués, une remotorisation sur base de l’AL-41F-1S (même réacteur que le Su-35…), et enfin l’augmentation de la gamme d’armements.

L’intégration du missile à (très) longue portée russe R-37M serait un plus non-négligeable pour les Forces aériennes algériennes, offrant une capacité de tir à très longue portée qui lui fait actuellement défaut. Les nombreuses rotations récentes d’Antonov An-124 entre l’Algérie et Irkoutsk laissent à penser que soit des Su-30MKA passent actuellement en révision (ou en modernisation?) en Russie, soit que des avions neufs sont en cours de livraison. Vu l’absence de communications officielles, on en est réduit à suivre les indices et à émettre des hypothèses.

Le Su-30MKA codé KF-15 est rattaché à un des escadrons de la 12ème Escadre de Défense Aérienne (12 EDA).

Pour en revenir sur les Su-35, les appareils sont livrés désassemblés par Antonov An-124: chargés au sein de l’usine KnAAZ de Komsomolsk-sur-l’Amour, les avions suivent un trajet qui les fait passer, ironie du sort, au-dessus de l’Egypte avant d’être livrés directement à Oum el Bouaghi (Nord-Est du pays). Il semble que le(s) premier(s) Su-35 livré(s) en Algérie l’a(ont) été au début du mois de mars 2025, une image satellite datée du 10 mars 2025 prise sur cette base permettant de voir un Su-35, arborant une cocarde algérienne sur l’aile qu’il est impossible de ne pas voir, stationné et manifestement prêt à voler: un véhicule de soutien au sol étant à proximité immédiate de l’appareil dont la verrière est en position ouverte. La présence d’un Su-35 à Oum el Bouaghi, base située à proximité immédiate de la Tunisie, de la Libye et de la Méditerranée et abritant déjà des Su-30MKA n’indique pas nécessairement que l’escadron de Su-35 sera stationné là-bas même si cette hypothèse est des plus plausible.

Image issue de Google Earth et datée du 10 mars 2025 permettant de voir le premier (?) Su-35 présent sur le sol algérien. La cocarde sur l’aile gauche ne laisse aucun doute sur l’opérateur de l’appareil. Image@Google Earth

D’autres images satellites (datées du 2 avril 2025) prises à Komsomolsk-sur-l’Amour permettent également de voir que plusieurs Su-35 (sans -S, vu qu’il s’agit de la variante export) issus de la même production pour l’Egypte sont en attente de départ pour l’Algérie, les cocardes typiques étant visibles sur les ailes de certains des appareils (au-moins quatre) stockés sur place. On est donc déjà certain (visuellement confirmés) qu’un minimum de cinq Su-35 (quatre en Russie début avril et un en Algérie) vont rejoindre les effectifs locaux. Vu les rotations d’An-124 entre l’Algérie et la Russie ainsi que le nombre « discuté » de quatorze Su-35 à réceptionner, la mise en service des Su-35 semble se dérouler selon un tempo accéléré.

Probablement une des zones les plus surveillées de l’usine KnAAZ (Komsomolsk-sur-l’Amour): le parking où sont (étaient) stockés les Su-35 égyptiens. Image@GoogleEarth

Même si il n’est pas dans les habitudes de la maison de discuter des rumeurs, il est revenu sur la table à plusieurs reprises que les responsables algériens auraient demandé des modifications sur les Su-35: notamment le remplacement du radar N035 Irbis-E (PESA) d’origine pas le radar N036 Byelka (AESA) issu du Su-57. Si rien ne permet pour l’instant de confirmer (ou d’infirmer) cette rumeur, il n’empêche que ce remplacement serait pour le moins pertinent: le radar N035 malgré d’excellentes performances marque le pas face à des radars plus modernes dont le N036. En outre ce dernier dispose d’une antenne de la même taille que son prédécesseur: ce qui doit permettre le remplacement (relativement) aisé de l’un par l’autre.

Est-ce que ce Su-35 vole dorénavant sous les couleurs algériennes? Au moment de la prise de vue, il était prévu que le Su-35 codé 9212 rejoigne les rangs égyptiens. Image@Ivan Zubov

Fort logiquement, l’arrivée (confirmée) du Su-35 ainsi que l’arrivée (probable) du Su-57 dans la dotation algérienne vont pousser le voisin immédiat (et ennemi héréditaire) qu’est le Maroc à poursuivre la modernisation de sa force aérienne: outre les vingt-cinq F-16V en commande (2018) qui viendront s’ajouter aux vingt-trois F-16C/D Blk.52 (dont la modernisation au standard F-16V est également actée) déjà en dotation, les FAR (Forces armées royales) ont émis le souhait de commander des F-35A en vue de répondre à l’arrivée anticipée du Su-57 ainsi que de récupérer tout ou partie des Mirage 2000-9 émiratis une fois ces derniers remplacés par les Rafales en commande (livraison sur la période 2027-2031). Il est vrai que la force aérienne marocaine marque clairement le pas actuellement en termes d’équipements (à la fois en volume et en modernité) face à son homologue algérienne. Néanmoins la guerre ne se résumant pas à une joute entre deux chevaliers: aligner des chiffres et des équipements n’a guère d’intérêt si ces derniers ne sont pas contextualisés. A noter que la récente destruction, le 31 mars 2025, d’un drone Bayraktar Akıncı malien par un Su-30MKA dans l’espace aérien algérien montre que la force aérienne locale a fort à faire sur plusieurs fronts simultanément. Sachant qu’outre le Maroc et le Mali, l’Algérie est également jouxtée par la Libye, pays qui est notoirement instable depuis plusieurs années: on comprend mieux pourquoi le pays dispose d’une force aérienne de taille conséquente.

Actuellement l’appareil le plus moderne dans la dotation marocaine, ce F-16C Blk.52 doit passer au standard F-16V à terme. On remarquera la présence de réservoirs conformes (CFT) pour augmenter l’allonge de l’appareil. Image@PRD Jones

Poursuivant une politique active de modernisation de ses équipements, l’Algérie continue d’accorder sa confiance aux productions russes pour se rééquiper: que ce soit au niveau aérien ou terrestre, la Russie reste un fournisseur de choix, même si les Russes sont parfois mis en concurrence avec les Chinois lorsque ces derniers fournissent des équipements plus modernes et/ou plus adaptés que leurs équivalents russes. Il semblerait à première vue que les Algériens ne soient pas inquiets par rapport aux manques et limitations enregistrés en Ukraine par certains équipements russes, à l’inverse il est vrai que le Su-35S s’est révélé être redoutable surtout lorsque employé avec le missile à (très) longue portée R-37M. Après une brève parenthèse MiG, suite à l’acquisition d’une flotte de quatorze MiG-29M/-M2 en 2020, l’arrivée des Su-35 marque indirectement le retour de Sukhoï ainsi que des plates-formes plus « lourdes » qui semblent mieux en adéquation avec les besoins du pays. Néanmoins, l’absence de commandes supplémentaires (en apparence tout du moins) pour le MiG-29M/-M2 est un clou supplémentaire dans le cercueil du Fulcrum.

Le MiG-29M2 codé FB-99 est un des deux appareils biplaces livrés en Algérie. Il est affecté au 153ème Escadron de Chasse (153 EDC) de Bousfer. Image@MiG

In fine qu’en est-il concrètement? Opportunisme économique qui a permis d’acquérir des Su-35 rapidement prêts à être livrés? Réel intérêt eu égard aux performances enregistrées en Ukraine avec en filigrane l’intégration du R-37M dans la dotation locale? Solution temporaire en attendant l’arrivée des Su-57 à terme? Un peu de tout ça? Autre chose? Personne ne répondra à cette question vu que les décideurs algériens ne communiquent pas sur les raisons ayant dirigé leur choix du Su-35. Toujours est-il qu’avec une flotte respectable composée de soixante Su-30MKA, ainsi que (selon les prévisions) au-moins quatorze Su-35 et (à terme) au-moins le même nombre de Su-57: Alger se retrouvera à la tête d’une solide flotte moderne composée (a minima) d’une centaine de Sukhoï mélangeant intelligemment des appareils de générations différentes, aux profils différents (optimisés pour certains types de missions) tout en étant complémentaires et surtout disposant d’une grande endurance, ce qui est nécessaire vu la taille du pays ainsi que des surfaces à couvrir.

Un des deux derniers Su-57 livrés aux VKS (en date). Et bientôt aux couleurs algériennes également? C’est probable. Image@?

En outre, si Alger devait finalement valider l’acquisition de Su-34 (hypothèse régulièrement discutée depuis plusieurs années) pour remplacer ses Su-24MK: la force aérienne algérienne disposerait alors d’une impressionnante force de frappe et serait une des forces aériennes parmi les plus modernes du continent. Restera encore pour l’Algérie à régler la question de l’absence d’un AWACS moderne dans sa dotation (ce qui, vu la taille du pays ne serait pas du luxe et permettrait de s’affranchir plus du contrôle au sol) ainsi que le remplacement des IL-78 (ravitaillement en vol) et des IL-76MD/TD (transport tactique).

Certains voient dans la présence d’une maquette de Su-34 sur cette photo la preuve de l’arrivée future du Fullback en Algérie. L’avenir nous dira ce qu’il en sera.

L’arrivée du Su-35 en Algérie n’est au final qu’une demi surprise vu le nombre de fois où cet avion fut annoncé comme sur le point de rejoindre les effectifs locaux par le passé. Cependant, l’arrivée d’avions prélevés sur le « stock » issus de l’ex-commande égyptienne, si il marque une certaine volonté d’accélérer les livraisons (plusieurs avions sont en attente de départ de Komsomolsk-sur-l’Amour pour rejoindre l’Algérie), il soulève également d’autres questions. Quid des avions « annoncés » repris par l’Iran? Est-ce que la nouvelle administration présidentielle américaine aurait mis un petit coup de pression à son homologue russe pour bloquer cette vente? Et si oui, en échange de quoi? Ou alors est-ce que les avions stockés vont être répartis entre les deux clients? Il est un fait que pour l’instant, tous les appareils stockés chez KnAAZ n‘ont pas reçu la cocarde algérienne (bien visible et de loin) sur l’aile gauche. Signe que les techniciens de l’usine sont d’humeur taquine (peu probable) ou que l’ensemble des appareils ne vont pas finir chez le même exploitant (probable)? Ou qu’ils n’avaient pas encore fini le travail lors du passage du satellite (plus probable)?

Encore une fois, beaucoup de questions mais pas encore (?) de réponses. Au final, la seule certitude tant qu’à présent est que l’Algérie est devenue le troisième pays à exploiter la variante ultime (?) des Flanker.

3 réflexions sur “ [Actu] Les premiers Su-35 algériens

  1. Bonjour, rien à voir avec votre article mais j’ai traduit deux livres à titre gratuit sur le Su-57 celui de Piotr Butowski et celui de Hugh Harkins et j’aimerais savoir si vous connaissez un éditeur qui serait intéressé. Je cherche aussi une version numérique du livre sur le Su-57 de Yefim Gordon mais je ne la trouve pas. Mon adresse mail : pauldesgraves@gmail.com. Cordialement

Répondre à NargoarAnnuler la réponse.

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