[Actu] Le Sukhoï Su-30SM2

La livraison par l’usine IAZ (Irkoutsk), annoncée le 3 juillet 2023, d’un lot de Su-30SM2 (nombre d’appareils non-précisé mais un minimum de deux avions documentés) qui iront renforcer la dotation de l’aéronavale russe (MA-VMF) ainsi que la livraison le 2 décembre 2023 d’un lot de Su-30SM2 à la force aérienne russe (VKS) sont doublement symboliques en ce sens qu’elles marquent la poursuite du renouvellement des effectifs de l’aéronavale, ces derniers ayant connu une attrition importante des suites de la guerre en Ukraine, tout en marquant également la reprise des livraisons de Su-30SM à la force aérienne (les dernières remontant à 2018!). Enfin, cerise sur le gâteau, il s’agit des premiers Su-30SM2 livrés à la force aérienne.

Les deux (et plus?) avions livrés aux MA-VMF constituent le troisième lot de Su-30SM2 réceptionnés à ce jour, cette admission au service faisant suite à: la mise en service au début de 2022 d’un premier lot de quatre Su-30SM2 (codés 78 à 81 Bleu) par l’aéronavale russe, suivi en novembre 2022 d’un deuxième lot de quatre Su-30SM2 (codés 82 à 85 Bleu). L’ensemble des appareils livrés ont été réceptionnés par l’aéronavale de la Flotte de la Baltique où ils servent à rééquiper un deuxième escadron de la base de Chernyakhovsk (Kaliningrad) alignant tant qu’à présent de Su-24M dont les exemplaires les plus anciens, qui ont largement atteint l’âge de la retraite, sont actifs depuis 1987.

Un des deux (?) Su-30SM2 livré à l’Aéronavale en juillet 2023, on remarquera que le numéro tactique a été caviardé. Image@UAC

Si le nombre de deux appareils se confirme (codés B/n 86 et 87 Bleu); l’aéronavale aurait donc reçu la moitié des vingt-et-un appareils commandés le 25 août 2020 qui doivent servir à renouveler sa composante d’attaque au sol et à la mer. Néanmoins, malgré le fait que les avions sont repris au standard Su-30SM2, ils ne sont pas encore « complets », en effet et comme nous allons le voir par la suite, ils ne disposent que d’une partie des modifications prévues pour transformer les Su-30SM en Su-30SM2 « complets ».

Les spotters russes ne caviardent pas les images, eux. On peut voir le Su-30SM2 (86 Bleu) lors de son départ vers sa base d’attache de Chernyakhovsk. Image@Andrey Zakharenko

Ayant enregistré un taux de pertes non-négligeable depuis le lancement des hostilités en Ukraine (le gros des pertes ayant été la conséquence de frappes au sol sur les bases en Crimée ainsi que sur le territoire russe), l’aéronavale russe a vu sa dotation en Su-30SM se réduire; cette réduction touchant en priorité les avions rattachés à la Flotte de la Mer Noire. Il est d’ailleurs pour le moins surprenant de voir que la priorité des MA-VMF semble être de poursuivre le renouvellement de la Flotte de la Baltique en priorité, néanmoins d’autres Su-30SM2 sont attendus d’ici à la fin de l’année 2023, il sera donc intéressant de voir leur destination finale ainsi que le standard d’équipement dans lequel les appareils seront livrés.

Outre l’aéronavale, la livraison le 2 décembre 2023 d’un lot de Su-30SM2 à la force aérienne russe (VKS) marque le « grand retour » des livraisons de Su-30SM au sein de celle-ci, les dernières livraisons en date de ce modèle ayant eu lieu en 2018! Outre le fait qu’il s’agit de la première livraison de cette variante aux VKS, la mise en service des avions vient directement confirmer qu’un nouveau contrat a été signé (certaines sources le datent de 2022) visant au rééquipement de la force aérienne russe. Vu la discrétion absolue encadrant désormais les contrats et volumes commandés, il est impossible de déterminer le nombre d’appareils en commande. Néanmoins, des images récentes tournées à l’usine IAZ (Irkoutsk) permettent de voir que les chaînes de Su-30SM2 tournent à plein régime: des livraisons sont donc à prévoir en 2024… celles-ci permettront notamment de compenser les pertes enregistrées par cette variante du Flanker depuis le lancement des hostilités en Ukraine, plus d’une dizaine d’appareils (appartenant aux deux composantes abordées) ayant été détruits soit via des frappes au sol soit en l’air par la DCA.

Enfin, histoire de rendre le sujet encore plus d’actualité, une image récente d’un avion photographié à Irkoutsk permettrait d’en apprendre (un peu) plus sur le programme de modernisation des Su-30SM existants en les faisant passer au standard Su-30SM2.

Su-30SM1, Su-30SMD ou Su-30SM2?

On savait les russes friands, à une époque pas si lointaine, de la démultiplication des standards d’avions, mais cette époque qui apparaissait comme définitivement révolue semble resurgir du passé pour mieux brouiller les cartes du suivi des avions de production locale. Fort heureusement, cette (mauvaise) habitude russe du début des années 1990-2000 n’est plus aussi massive qu’à l’époque. Il n’empêche qu’au vu des Su-34NVO, Su-25SM, Su-25SM3, Tu-160M, Tu-160M2, etc… il y a très largement de quoi y perdre son latin ainsi que son cyrillique.

Avant toute chose revenons (un peu) en arrière: variante du Su-27PU (devenu Su-30) développée au début des années 1990 et produite par IAZ (Irkoutsk) pour l’armée de l’air indienne (272 appareils construits), le Su-30MKI fut pendant longtemps le « meilleur des Flanker » capitalisant sur l’ensemble des recherches effectuées par l’URSS à la fin des années 1980 en vue d’améliorer les performances (déjà impressionnantes) du Su-27. Intégrant ce que l’URSS et la jeune Russie disposaient de plus moderne en matière de technologies aéronautiques, le Su-30MKI va par la suite être exporté en Algérie sous le standard Su-30MKA (58 appareils) ainsi qu’en Malaisie (18 appareils) sous le standard Su-30MKM. La principale force de cet avion, outre d’excellentes performances, résidait dans son coût d’acquisition peu élevé (en comparaison avec ses homologues occidentaux) ainsi que la possibilité d’intégrer des équipements produits ailleurs qu’en Russie selon les demandes des clients.

Les cocardes ne laissent guère de doutes sur l’appartenance de cet appareil: il s’agit d’un Su-30MKI (SB 065) de l’Indian Air Force (IAF). Image@?

Capitalisant sur l’investissement consenti dans le développement du Su-30MKI et au vu des performances offertes par ce dernier, le Ministère de la Défense russe va s’intéresser à ce dernier et demander à ce qu’une variante « russifiée » soit développée: le Su-30SM (Серийный, Модернизированный) était né. Envisagé comme alternative moins onéreuse à l’acquisition du Su-35S tout en offrant des performances similaires; le Su-30SM va être commandé à la fois par la force aérienne russe (VKS) où il va servir de remplacement aux MiG-29 et Su-27 « Vanilla » ainsi que par l’aéronavale (MA-VMF) qui va l’employer en remplacement des bombardiers tactiques Su-24 et Su-24M toujours en dotation.

Plusieurs commandes de Su-30SM vont se succéder, à la fois pour rééquiper les forces aériennes avec un total de cent-et-seize appareils dont la mise en service va s’échelonner entre 2012 et 2018 rééquipant notamment des escadrons d’unités basées à Millerovo, Domna, Dzemgi et Khalino mais également pour rééquiper l’aéronavale avec un total de vingt-deux appareils commandés dont la mise en service va s’échelonner entre 2014 et 2018 et concerner sur des escadrons d’unités basées à Saki, Severomorsk-3 et Chernyakhovsk.

Le Su-30SM (07 Noir) que l’on voit ici est un des appareils en dotation au sein du 120 GvIAP de Domna (VKS). Image@Piligrim51

Le premier Su-30SM (codé 01 Noir) décolle le 21 septembre 2012: ce dernier, basé à Akhtubinsk (929 GLITs), va être employé pour les essais de développement et de mise au point de cette variante « nouvelle » dans la dotation russe. Malgré son aspect neuf, le Su-30SM est un avion qui ne se différencie qu’à minima du Su-30MKI dont le développement remonte au milieu des années 1990: bien qu’efficace et performant, le modèle marque clairement le pas face à l’arrivée du Su-35S. De plus, se reposant en partie sur des composants importés en Occident, les responsables russes vont vouloir « russifier » au maximum l’avion avec substitution des équipements importés par leurs équivalents de facture locale.

Contrairement à ce que le camouflage peut laisser à penser, le premier Su-30SM (01 Noir) relève de la force aérienne (VVS devenue ensuite VKS). Image@Alexey Demin

Première étape des travaux envisagés, un programme, répondant au nom de « Замещение-30СМ » (Litt. « Substitution-30SM« ) va être initié, ce dernier portant en priorité sur le remplacement de l’afficheur tête haute (HUD) produit par l’équipementier Thales ainsi que des systèmes de communication provenant de Sagem. Les travaux de développement étaient envisagés pour se dérouler entre 2015 et 2016 (en réaction aux sanctions occidentales décrétées en 2014); certaines sources faisaient mention que les avions traités de la sorte seraient repris sous le standard Su-30SM1.

Deuxième étape des travaux, un autre programme, répondant au nom de « Адаптация-Сy » (Litt. « Adaptation-Su ») vise quant à lui à accroître significativement les performances de l’appareil avec l’intégration de nouveaux armements, la refonte des capteurs embarqués (dont le radar), de nouveaux moyens d’auto-défense, l’intégration de moyens de brouillage, etc… le programme était prévu pour courir sur la période 2016-2019 (ce qui indique que son ampleur est plus conséquente que la simple substitution des équipements).

Tableau explicatif indiquant le contenu des travaux à effectuer sur le Su-30SM

Etape supplémentaire dans la modernisation du Su-30SM, la remotorisation prévue de l’appareil qui est confirmée par la publication de l’avis d’attribution 31908051559 daté du 30 juin 2019 et relatif à la « Mise en œuvre des travaux de conception et de développement sur le thème de la modernisation de l’avion Su-30SM avec l’installation du moteur d’avion AL-41F-1S ». Les travaux dont question étant fort logiquement attribués à l’usine IAZ d’Irkutsk (où le Su-30SM est produit); cette dernière travaillant en collaboration avec le bureau de design Sukhoï sur le contenu des travaux à réaliser.

Répondant au nouveau standard Su-30SMD (le -D provenant plus que probablement de двигатель / Réacteur); cette nouvelle variante voit les actuels réacteurs AL-31FP (Izd.96) être remplacés par les réacteurs AL-41F1S (Izd.117S) provenant du Su-35S. Le recours à ces derniers permettrait d’offrir un gain de performances non-négligeable par rapport à leurs prédécesseurs tout en offrant une standardisation des moteurs employés particulièrement bénéfique d’un point de vue logistique et accessoirement économique.

Su-30SMD

On peut constater dans le tableau ci-dessus, l’emploi des réacteurs du Su-35S permet d’offrir au Su-30SM un gain de poussée significatif tout en ne nécessitant pas de gros travaux d’adaptation pour permettre son intégration au sein de la cellule du Su-30SM (différence en longueur minime et diamètre identique). Outre ce gain de poussée nominale qui améliorera les performances de l’avion, les sources consultées tablent également sur une réduction de la consommation de carburant bien que cette dernière ne soit pas chiffrable pour l’instant; par conséquent nous laissons ce point en suspens en attendant de disposer de plus de détails sur le projet. La principale problématique connue d’un point de vue de l’intégration des AL-41F1S sur le Su-30SM va porter sur l’adaptation des points de fixation des moteurs sur la cellule, rien d’insurmontable en soi mais des travaux qui doivent être soigneusement réalisés et donc requièrent du temps; le Ministère de la Défense russe annonça le 12 août 2020 que les techniciens de l’usine IAZ avaient achevé l’installation des deux premiers réacteurs AL-41F1S sur un Su-30SM.

Le Su-30SM a connu une belle descendance à l’export: ce dernier est présent en Biélorussie, Kazakhstan, Myanmar et enfin en Arménie, tel que l’illustre le 30 Rouge que l’on voit ici. Image@Andrei Shmatko

Il apparaît maintenant que les différents programmes de travaux ont été « fusionnés », le programme de substitution et de modernisation ainsi que le standard Su-30SMD étant intégrés dans ce qui est devenu entre-temps le Su-30SM2; le contenu de ce dernier a été augmenté par rapport aux projets initiaux avec comme objectif apparent d’uniformiser les différentes variantes de Flanker en production (Su-30SM, Su-34 et Su-35S) autour d’un standard technique « commun » (ou tout du moins le plus similaire possible, vu les différences existant entre les cellules). Les travaux portent donc sur:

  • Refonte du cockpit autour du standard du Su-35S (deux larges écrans LCD multifonctions)
  • Remplacement de l’afficheur tête haute par celui du Su-35S (modèle IKSh-1M)
  • Installation des moteurs AL-41F-1S (Izd.117S) du Su-35S
  • Suite d’auto-défense similaire à celle du Su-35S
  • Nouveau radar N035 Irbis (PESA)
  • Intégration de nouveaux armements

Plus simplement, l’objectif affiché par le programme Su-30SM2 doit permettre de transformer le Su-30SM en « quasi » Su-35S biplace; sachant qu’il restera des différences au niveau des performances entre les deux variantes de Flanker mais que ces derniers partageront un nombre élevé de points communs laissant présager d’une forte similitude entre les deux appareils. Accessoirement les travaux réalisés permettent de revaloriser sérieusement un Su-30SM dont les équipements embarqués marquent de plus en plus clairement le pas face aux Su-35S et Su-57; les pertes de Su-30SM enregistrées en Ukraine sont un indicateur que l’avion nécessite une sérieuse remise à jour et une adaptation de ses capacités.

De la même famille bien que fort différent, le Su-35S est la variante (ultime) du Su-27 Flanker. Image@?

La livraison des premiers Su-30SM2 ainsi que les images publiées en 2022 permettent de voir que plusieurs modifications ont été apportées sur les appareils en comparaison avec le Su-30SM mais que néanmoins les appareils ne sont pas encore à un standard Su-30SM2 « définitif ». Les modifications visibles (et donc confirmées) tant qu’à présent sont les suivantes:

  • Le HUD provenant de Thalès est remplacé par le modèle IKSh-1M employé sur le Su-35S
  • L’installation d’une antenne de grande taille sous le fuselage au droit du cockpit
  • La modification du bord d’attaque de l’aile avec adjonction d’antennes (système IFF?)
  • Modification du cône de queue avec déplacement des lance-leurres thermiques sous ce dernier

Il est également utile de préciser que la question du radar embarqué est soumise à questionnement. En effet, alors qu’initialement les sources russes indiquaient que le Su-30SM2 ne bénéficierait pas d’un nouveau radar mais bien d’une mise à jour du N011M Bars-R; ceci s’expliquant notamment par des contraintes liées à la taille et l’encombrement du N035 Irbis ainsi que la consommation électrique plus importante du N035. Il semble que le montage du radar N035 soit soumis à l’installation du réacteur AL-41F1S: ce dernier disposant d’une puissance accrue ainsi que d’une capacité de génération électrique, l’installation des deux équipements serait donc directement lié.

La question restant encore en suspens est: que manque-t-il encore pour obtenir un Su-30SM2 au standard d’équipement définitif? Cette question n’est pas aussi simple et évidente qu’il n’y paraît. Si le montage des moteurs AL-41F1S ne s’est pas encore concrétisé (en-dehors des essais de prototypes), il est impossible de déterminer si le radar N035 Irbis a été (ou non) installé sur les Su-30SM2. Tout étant lié (la génération électrique accrue provenant du nouveau réacteur permettant d’alimenter le radar), on peut légitimement penser que le Su-30SM2 dispose encore de son radar N011M Bars-R d’origine mais ayant bénéficié d’améliorations; ceci étant indirectement confirmé par un article du journal Iz daté du 9 février 2022 qui indique: « На истребителе усовершенствован бортовой радар » (Litt. « Le radar embarqué du chasseur a été amélioré« ). En outre, on ne peut être qu’étonné par l’absence de capteurs pour un système d’alerte d’approche missiles sur le Su-30SM2 à l’instar de ce qui s’est fait sur le Su-35S: ces équipements pour le moins importants au sein de la suite d’autodéfense devraient être une priorité surtout au vu des pertes enregistrées par l’appareil en Ukraine.

Bref, si le cockpit refondu, le système d’armes retravaillé permettant l’intégration de nouveaux armements ainsi que la substitution des équipements importés ne portent guère à discussions; il semble que les travaux effectués tant qu’à présent n’intègrent pas le nouveau radar et la nouvelle motorisation, par conséquent, ils ne modifient pas en profondeur les performances du Su-30SM2 en comparaison avec la variante d’origine. A noter également que les russes ont annoncé avoir intégré le système de transmission de données OSNOD dans le Su-30SM2, ce qui doit permettre à ce dernier de contrôler des essaims de drones dont à terme le Sukhoï S-70; l’installation de ce système pourrait parfaitement expliquer la présence d’antennes supplémentaires sur l’avion.

Le mystère T-10MK7

Le gouvernement russe ayant sérieusement renforcé son contrôle sur les informations publiées dans la presse, tout en promulguant en parallèle une législation plus restrictive et contraignante en matière d’informations liées de près ou de loin aux questions militaires; conséquence logique de ces changements, il est plus complexe de suivre les évolutions militaires russes qu’auparavant. Entre les numéros de Bort (tactiques) caviardés (parfois très mal d’ailleurs), les numéros de registre effacés, les environnements floutés, l’identification et le suivi sont moins aisés qu’auparavant (bien que toujours possible dans une certaine mesure et sur base de sources ouvertes uniquement, bien entendu).

Toute règle souffrant d’exceptions, une photo publiée le 10 octobre 2023 illustrant en apparence ce qui ressemble à un Su-30SM, permet d’observer un détail important et curieux. A proximité du cockpit on peut lire le code « 10MK7 1102« . Petit rappel utile, les différentes variantes à l’export de Su-30 produites au sein de l’usine IAZ (Irkoutsk) trouvent leur origine dans le Su-27UB et à sa suite Su-27PU qui vont donner naissance au Su-30 qui sera produit au sein de deux usines: IAZ (Irkoutsk) et KnAAZ (Komsomolsk-sur-l’Amour), chacune des deux usines produisant des variantes se différenciant sur plusieurs points. Cette production au sein de deux unités de production va voir la création de nombreuses variantes dédiées à l’export chacune disposant de son appellation propre.

Le code 10MK7 1102 est visible juste en-dessous du cockpit. Image@Kot_Vasa

Dans le cas plus spécifique de l’usine IAZ, la variante export principale qui va être « fondatrice » est le Su-30MKI dont 272 exemplaires vont équiper la force aérienne indienne (IAF / Bhartiya Vāyu Senā) à partir de l’année 2002; les appareils acquis en plusieurs lots successifs vont d’abord être produits en Russie avant que le montage ne soit déplacé en Inde au sein des usines de l’industriel HAL (Hindustan Aeronautics Limited). Les Su-30MKI vont recevoir comme code projet 10MK2 (le 10 est en réalité issu du code projet T-10 du Su-27), ce code permet de connaître le numéro de construction de chaque appareil, ce numéro étant structuré de la façon suivante: 10MK2 xxx (les trois x étant les chiffres qui permettent de connaître le numéro du lot de production ainsi que la position de l’appareil dans ce lot).

Après l’Inde, l’Algérie et la Malaisie vont également acquérir des Su-30MKI: les appareils produits pour ces deux clients vont différer des appareils indiens et fort logiquement vont recevoir une dénomination qui leur est propre: l’Algérie recevant des Su-30MKA (code projet 10MK4) et la Malaisie des Su-30MKM (code projet 10MK3). L’armée de l’air russe va également s’intéresser au Su-30MKI et en acquérir une variante modifiée pour satisfaire ses propres besoins: le Su-30SM (code projet 10MK5) était né. Ces variantes se distinguent très légèrement au niveau de la structure de leur numéro de construction, ce dernier étant structuré en 10MK3/4/5 xxxx (les quatre x étant les chiffres qui permettent de connaître le numéro du lot de production ainsi que la position de l’appareil dans ce lot).

Là où cette photo devient intéressante c’est dans le code projet 10MK7: ce dernier qui est une nouveauté (non-documentée auparavant) pourrait laisser penser à une nouvelle variante export du Su-30, où le 10MK7 serait le code projet attribué à un nouveau client à l’export. Or, exception faite du Su-30SME exporté vers le Myanmar (six appareils commandés en 2018), il n’y a pas de Su-30SM en commande pour l’instant exception faite de la Russie ou de ses alliés (la Biélorussie et le Kazakhstan emploient également le Su-30SM mais ces derniers disposent du code projet 10MK5 car il s’agit d’appareils identiques aux avions russes).

Autre appareil, même principe: le T10MK7 1019. En l’occurrence, il s’agirait du 18 Rouge (RF-92741) du 120 GvIAP de Domna. Photographié à Irkoutsk le 18 août 2023. Image@Kot_Vasa

La question qui se pose est donc de savoir à quelle variante et quel client fait référence le code projet 10MK7? D’autant plus que le numéro de lot de l’avion documenté vient complexifier la réflexion: 1102 (soit l’appareil 02 du lot 11). En règle générale, les lots de production au sein de l’usine IAZ (chaque usine dispose de sa propre méthodologie en la matière) sont constitués de vingt avions et dans le cas du Su-30SM débutent avec le numéro de lot 10 avant de suivre une progression arithmétique allant de 10-01 à 10-20 puis de passer à 11-01 à 11-20, etc… Si on suit cette logique arithmétique, on se retrouverait donc avec un Su-30SM2 (identifiable aux antennes placées différemment des Su-30SM) du lot 11, ce qui est clairement improbable au niveau du volume de production (on parle de plus d’une vingtaine d’appareils) sachant que les premiers Su-30SM2 sont entrés en service seulement en 2022.

Reste donc une autre éventualité: à côté des Su-30SM2 neufs, les russes travaillent également sur la modernisation des Su-30SM en service au standard Su-30SM2. Il semble donc que les Su-30SM modernisés au standard Su-30SM2 recevraient à cette occasion un code projet modifié passant de 10MK5 (Su-30SM) à 10MK7 (Su-30SM2). Et cette hypothèse tient apparemment la route, le numéro de construction 10MK5 1102 correspondant à un Su-30SM relevant de l’aéronavale russe, plus précisément le 35 Bleu (RF-93820) livré à Saki (Crimée) le 19/07/2014 et affecté au 43 OMShAP. Dans le cadre de sa modernisation, ce dernier verrait son numéro de construction passer de 10MK5 1102 à 10MK7 1102, ceci expliquant cela. En outre, la base de Saki ayant été touchée par des frappes ukrainiennes entraînant la destruction et l’endommagement de plusieurs appareils, il est fort probable que le 35 Bleu ait été touché lors d’une frappe et envoyé à l’usine IAZ pour remise en état et modernisation dans la foulée. Au final, si cette hypothèse vient à se confirmer, elle indiquerait que le programme Su-30SM2 fonctionne à un régime plus important qu’envisagé à l’origine, ne se limitant plus seulement à de la production d’appareils neufs comme c’était le cas tant qu’à présent mais concernerait également la modernisation des appareils déjà en service.

Le Su-30SM (35 Bleu) porte le numéro de construction 10MK5 11-02. Il est donc très probable qu’il s’agisse maintenant du Su-30SM2 documenté un peu plus haut. Image@Vladimir Syryh

Certes, on peut penser que le suivi des numéros de construction ainsi que des codes projets soit une activité futile, il n’empêche qu’il s’agit d’un moyen relativement infaillible (bien que pas parfait) de suivre les activités et travaux d’une usine ou la vie d’un appareil dans un contexte où l’accès à l’information devient de plus en plus complexe.

Le Su-30SM(2) et l’aéronavale russe

Parent pauvre des forces armées russes que ce soit au niveau des équipements ou des moyens alloués, l’aéronavale russe (MA-VMF) a comme son nom le laisse deviner dans ses attributions la couverture de la Flotte ainsi que notamment des zones côtières et littorales russes. Sans entrer dans les détails, l’aéronavale ayant été traitée à plusieurs reprises sur le blog, cette composante dispose de moyens hétéroclites avec un mélange d’appareils anciens qui attendent leur mise à la retraite ainsi que d’appareils plus modernes mais qui sont dans leur majorité réceptionnés au compte-gouttes.

Pour les missions d’attaque en mer, les MA-VMF se reposent sur une dotation de Su-24M (ainsi que de Su-24MR pour les missions de reconnaissances), ces avions étant répartis entre la Flotte de la Baltique, la Flotte du Nord, la Flotte du Pacifique et enfin la Flotte de la Mer Noire. Contrairement à la force aérienne russe (VKS) où c’est le bombardier tactique Sukhoï Su-34 qui a, fort logiquement, été choisi pour remplacer le Su-24M; au sein de l’aéronavale, le choix s’est porté sur le Su-30SM. Appareil polyvalent pouvant remplir aussi bien des missions de chasse que de frappe au sol/à la mer, il semble que le choix des MA-VMF ait été guidé par l’idée de disposer d’un seul appareil polyvalent (donc d’économiser les moyens disponibles) pour remplir un grand nombre de missions (air/air ou air/sol) là où les VKS peuvent se payer le « luxe » d’avoir des appareils dédiés.

A l’inverse des commandes destinées aux forces aériennes (VKS), les commandes pour l’aéronavale (MA-VMF) vont porter sur des petits lots d’avions et vont se succéder presque à raison d’une commande annuelle. Là où les VKS commandent de gros volumes d’avions (surtout sur la période 2010-2018), l’aéronavale pratique l’inverse, ceci étant la résultante de contraintes budgétaires. Toujours est-il que malgré ces contraintes, les MA-VMF vont réceptionner entre 2014 et 2018 pas moins de vingt-deux Su-30SM qui vont être répartis de la manière suivante entre trois des quatre flottes:

  • 4 GvMShAP de Chernyakhovsk (Flotte de la Baltique): 18 avions
  • 43 OMShAP de Saki (Flotte de la Mer Noire): 12 avions (à l’origine)
  • 279 OKIAP de Severmorsk-3 (Flotte du Nord): 2 avions

Après un hiatus de presque deux années sans commandes ni livraisons, l’aéronavale va finalement passer une commande (unique) de vingt-et-un Su-30SM2 en date du 25 août 2020 pour livraison à partir de la fin 2021. A noter que cette commande représente d’ailleurs le plus gros volume d’appareils neufs commandés par l’aéronavale depuis la fin de l’URSS!

  • Flotte de la Baltique (4 GvMShAP)

L’aéronavale rattachée à la flotte de la Baltique avait déjà été abordée sur le blog en 2017, la situation ainsi que la composition de celle-ci ont évolué significativement entre-temps; nous ne reviendrons pas in extenso sur celle-ci dans cet article, le sujet sera revu dans un proche avenir.

Deux principaux régiments composent l’aéronavale de la Baltique:

  • Le 689 GvIAP basé à Chkalovsk assurant les missions d’interception et de chasse avec emploi de deux escadrons de Su-27P et Su-27UB
  • Le 4 GvMSHAP de Chernyakhovsk assurant les missions d’attaque au sol et à la mer avec emploi de deux escadrons de Su-30SM et Su-24M

Chargé des missions d’interception et de chasse, le 689 GvIAP (689-го Гвардейского Истребительного Сандомирского ордена Александра Невского Авиационного Полк) revient de très loin. Après avoir connu un creux de la vague qui a vu sa dotation tomber à six avions en service: les effectifs ont été reconstitués avec un ensemble disparate de Sukhoï Su-27(P) récupérés de l’armée de l’air (VKS) et de l’aéronavale (MA-VMF) dont l’arrivée sur la période 2016-2017 a permis d’aligner deux escadrons actifs. Les avions en service actuellement sont fortement sollicités vu leur zone d’action au-dessus de la Mer Baltique à proximité de Kaliningrad et proviennent principalement d’appareils remplacés et transférés d’unités des VKS (le 790 IAP, par exemple) passés dans le giron de l’aéronavale et complétés par des anciens avions auparavant stocké inactifs provenant du 689 IAP.

Le Su-27P (88 Rouge) du 689 GvIAP est un Flanker qui a bourlingué d’unités en unités de la force aérienne (dont le 790 IAP) avant de finir à l’aéronavale. Image@Andrei Shmatko

En ce qui concerne la flotte d’attaque, elle est composée de Sukhoï Su-24M mis en service à partir de 1987 et affectés au 4 GvMSHAP (4-й Гвардейский Морской Штурмовой Авиационный Новгородско-Клайпедский Краснознамённый Полк имени маршала авиации И.И. Борзова). Avec dix avions disponibles, cette dotation pour le moins restreinte et vieillissante nécessitait d’être rajeunie: c’est le Su-30SM qui va être sélectionné par les MA-VMF pour assurer le remplacement de l’ensemble des Su-24M (ceci concernant également les appareils en dotation dans l’aéronavale de la Flotte de la Mer Noire) et non comme on aurait pu s’y attendre le Su-34 dont une variante spécifique pour l’aéronavale a été envisagée à une époque.

Le premier Su-30SM (70 Bleu) vu à Irkoutsk peu de temps avant sa livraison à l’aéronavale russe. Image@Andrey Zakharenko

L’arrivée du Su-30SM codé 70 Bleu le 15 décembre 2016 marque le début du renouvellement de l’aéronavale de la Baltique puisqu’il s’agit du premier appareil neuf reçu par celle-ci depuis la fin de l’URSS! Cette arrivée va également être accompagnée de changements structurels, alors que tant qu’à présent les chasseurs étaient regroupés au sein d’un escadron et les appareils d’attaque d’un autre escadron, la structure régimentaire fut rétablie avec transfert des chasseurs au régiment 689 GvIAP (deux escadrons d’avions) et des appareils d’attaque au 4 GvMShAP (deux escadrons également).

Quatre Su-30SM (73-75 et 77 Bleu du 4 GvMShAP) pour le prix d’un! Image@Alexander Rybalchenko

Les deux escadrons du 4 GvMShAP vont se partager les deux modèles d’avions en dotation: un escadron va récupérer les Su-24M toujours en dotation tandis que l’autre escadron va aligner les Su-30SM au fur et à mesure des livraisons. La mise en service des Su-30SM va se poursuivre avec l’arrivée de sept appareils supplémentaires en deux lots: cinq appareils (codés 71 à 75 Bleu) réceptionnés en 2017 suivis par deux appareils (codés 76 et 77 Bleu) réceptionnés en 2018. La situation de l’escadron des Su-30SM du 4 GvMShAP va donc se stabiliser temporairement sur un format incomplet à huit appareils.

Le Su-30SM (77 Bleu) a été baptisé – fort logiquement – « Kaliningrad ». Image@Vladimir Syryh

Dans le courant du mois de décembre 2021, les premières informations relatives à la formation et l’entraînement des équipages et mécaniciens sur le Su-30SM2 vont être publiées dans la presse russe; cette annonce présageant de l’arrivée prochaine de cette variante au sein de la Flotte de la Baltique. Il ne faudra pas attendre longtemps pour assister à la livraison des quatre premiers Su-30SM2 codés 78 à 81 Bleu en janvier 2022. L’arrivée de ces appareils vint donc acter l’achèvement du renouvellement du premier escadron avec une dotation complète de douze appareils (comme l’atteste les numéros tactiques des avions qui se suivent) composée d’un mix comprenant huit Su-30SM et quatre Su-30SM2. La commande totale de Su-30SM2 pour les MA-VMF portant sur vingt-et-un appareils à livrer laisse un solde de dix-sept appareils dont une partie va être employée pour poursuivre le renouvellement de la Flotte de la Baltique.

Le deuxième Su-30SM2 (79 Bleu) livré à l’aéronavale de la Baltique ets vu à son arrivée à Chernyakhovsk. Image@Alexander Rybalchenko

L’étape suivante du renouvellement se déroule en novembre 2022 avec la réception d’un deuxième lot de quatre Su-30SM2 (les B/n 82 à 85 Bleu), complété ensuite par la livraison d’un minimum de deux Su-30SM2 (les B/n 86 et 87 Bleu) en juillet 2023. La dotation en Su-30SM(2) du 4 GvMSHAP consiste en deux escadrilles qui se décomposent de la manière suivante:

  • Huit Su-30SM (70 à 77 Bleu)
  • Dix Su-30SM2 (78 à 87 Bleu)

Enfin, la Flotte de la Baltique a perdu un Su-30SM (ainsi que son équipage) le 12 août 2023 suite à un incident moteur dans la région de Kaliningrad. Des annonces antérieures ont fait état de la volonté, à moyen terme, de remplacer les Su-27(P) du 689 GvIAP par des Su-35S mais aucune commande en ce sens n’a été passée tant qu’à présent. Néanmoins, les Su-27(P) en question sont les plus anciens intercepteurs actifs en Russie et sont toujours dans leur état d’origine: vu la forte sollicitation de ces derniers ainsi qu’un niveau technique relativement ancien, la question de leur remplacement va devenir de plus en plus urgente. Il reste à voir si les MA-VMF ne vont pas simplement finir par remplacer la composante « d’interception » de la Flotte de la Baltique par des Su-30SM(2), histoire de standardiser sur un seul modèle les deux unités.

  • Flotte de la Mer Noire (43 OMShAP)

Stationné sur la base de Saki (commune de Novofedorivka en Crimée), le 43 OMShAP (43-й Отдельный Морской Штурмовой Севастопольский Краснознаменный ордена Кутузова Авиационный Полк МА ЧФ) est un régiment fondé à l’origine le 5 juin 1938 et relevant à l’origine des forces aériennes russes va changer plusieurs fois de formes et de bases au cours de son existence; dans sa forme actuelle, il s’agit d’un régiment indépendant stationné à Saki depuis 2014 et rattaché à l’aéronavale de la Flotte de la Mer Noire.

Un des derniers (si pas LE dernier) Su-24 actif (03 Blanc / RF-33775) est vu au décollage de la base de Saki en Crimée peu de temps avant son retrait de service. Image@Artem Starkov

Lors de sa transformation en 2014, le 43 OMShAP disposait d’une escadrille dédiée aux missions d’attaque au sol/en mer et à la reconnaissance, les appareils étant pour partie transférés depuis la base de Gvardeskoye et pour partie ressortis des stockages et se décomposant de la manière suivante:

  • Sept Su-24 (Fencer-B / Fencer-C) et six Su-24MR (Fencer-E)

La priorité des russes va donc être d’assurer le remplacement des derniers Su-24 Fencer-B et Fencer-C toujours en service, les avions ayant très largement dépassé l’âge légal de la retraite tout en étant les derniers appareils de ce modèle en service en Russie. Les livraisons d’appareils neufs vont démarrer très rapidement puisque les trois premiers Su-30SM (codés 35 à 37 Bleu) vont atterrir sur la base de Saki le 19 juillet 2014, inaugurant ainsi le début du renouvellement de la dotation aérienne du 43 OMShAP. Trois livraisons vont intervenir en 2015 avec un total de cinq appareils dont les livraisons vont s’étaler dans le courant de l’année: le 15 mars (38 Bleu), le 1er avril (39 Bleu), le 19 avril (40 Bleu) et enfin le 2 mai (41 et 42 Bleu). La poursuite du renouvellement va se dérouler en 2016 avec les livraisons du solde de quatre appareils permettant de constituer une escadrille complète de douze appareils: le 3 octobre (43 Bleu) et le 8 décembre (45, 47-48 Bleu).

Deux Su-30SM du 43 OMShAP, les 45 et 48 Bleu. Le 45 Bleu a été abattu au-dessus de l’Ukraine le 5 mars 2022. Image@DP-BizavMen

La mise en service des derniers Su-30SM à Saki va permettre de pousser à la retraite les Su-24 Fencer-B / Fencer-C dont le 1er septembre 2016 sera le dernier jour officiel de service. Néanmoins, le retrait de service des Su-24 ne va pas pour autant marquer la fin de carrière des Su-24M/MR à Saki; une deuxième escadrille composée de six Su-24M et six Su-24MR étant active et complète dès la mi-2017. Pour l’anecdote, on peut signaler qu’une partie des Su-24M de cette escadrille sont des appareils récupérés à Chernyakhovsk et rendus disponibles par les livraisons de Su-30SM à la Flotte de la Baltique.

Sur base des estimations et chiffres disponibles, on peut voir que le 43 OMShAP a reçu entre 2014 et 2016:

  • Douze Su-30SM: 35 à 43 Bleu, 45 Bleu et 47-48 Bleu

La base est devenue « célèbre » malgré-elle le 9 août 2022 lorsqu’une attaque effectuée par les forces armées ukrainiennes a frappé les installations de la base (notamment les dépôts de munitions) entraînant la destruction de six Su-24M ainsi que de quatre Su-30SM. Même si le chiffres des pertes varie selon les sources, les images satellites disponibles permettent de voir que plusieurs appareils sont effectivement détruits, d’autres étant (éventuellement) réparables.

Le camouflage des MA-VMF est pour le moins seyant, mais vieillit relativement mal comme on peut le voir sur le dernier appareil de ce trio de Su-30SM appartenant au 43 OMShAP. Image@Valentin Lozovik

Conséquence « logique » de cette frappe, les responsables russes ont procédé à l’évacuation d’une partie des appareils présents sur la base. Si la perte des Su-24M/MR n’est en soi « pas trop dramatique » vu l’existence de stocks d’appareils issus des VKS pouvant également compenser les pertes, il n’en va pas de même pour les Su-30SM: la destruction de quatre Su-30SM constitue une réduction d’effectifs d’un tiers de la dotation en Su-30SM du 43 OMShAP! De plus, outre la frappe sur la base de Saki, un autre Su-30SM du 43 OMShAP (le 45 Bleu) avait déjà été perdu au-dessus de l’Ukraine le 5 mars 2022.

Vu l’état de sa peinture ainsi que le nombre d’étoiles rouges à proximité de son cockpit, ce Su-30SM (38 Bleu) du 43 OMShAP est loin d’être resté inactif depuis son admission au service en mars 2015. Image@theevaelfie

Pour une aéronavale qui dispose déjà de moyens limités et semble avoir les pires peines du monde à se moderniser, la perte d’au-moins cinq appareils est un réel coup dur… avec presque 50% des appareils en dotation qui sont soit détruits soit mis temporairement hors service. Même si les russes ont une grande part de responsabilité dans cette perte: les moyens de défense de la base étant pour le moins « légers » et les avions stockés à grande proximité les uns des autres. A l’inverse, l’image d’un Su-30SM qui serait modernisé au standard Su-30SM2 (le 10MK7 1102 discuté plus haut) attesterait de la volonté des russes de revaloriser les plus anciens Su-30SM dans le cadre d’une réparation/remise en état de vol. Et il y a fort à parier qu’une fois les effectifs de la Flotte de la Baltique reconstitués, les livraisons suivantes permettront de faire remonter le 43 OMShAP à son niveau de dotation pré-février 2022.

  • Flotte du Nord (279 OKIAP)

Stationné sur la base de Severomorsk-3 (à courte distance de la base navale de Severomorsk), le 279 OKIAP (Отдельный Корабельный Истребительный Авиационный Полк имени дважды Героя Советского Союза Бориса Сафонова) est composé de deux escadrons exploitant les Sukhoï Su-33 constituant la dotation embarquée du croiseur lourd porte-aéronefs Admiral Kouznetsov (Pr.1143.5) ainsi qu’un escadron d’entraînement regroupant des Su-25UTG et Su-27UB. En vue de renouveler a minima les effectifs d’avions d’entraînement (et donc principalement les Su-27UB), deux Su-30SM ont été réceptionnés le 27 décembre 2016.

Le Su-30SM (23 Bleu) est vu après son atterrissage à Severomorsk-3. Image@Svyatoslav Morozov

Numérotés 22 et 23 Bleu, ces deux appareils n’ont pas connu de descendance au sein de cette unité tant qu’à présent; il est vrai que leur usage pour des missions d’entraînements fait que la priorité est donnée au sein de l’aéronavale aux rééquipements des unités exploitant encore des Su-24M. Pour l’anecdote, on peut indiquer que les deux Su-30SM du 279 OKIAP sont les appareils les plus modernes en dotation au sein de cette unité.

Dans un environnement typique du Nord de la Russie, le Su-30SM (22 Bleu) est l’un des deux appareils du 279 OKIAP. Image@Piligrim51

Néanmoins, vu l’importance croissante accordée au secteur arctique et à la Route Maritime du Nord (SMP), il est très probable que les effectifs de Su-30SM2 au sein de cette flotte s’accroissent dans les années à venir: venant notamment renforcer les deux escadrilles de MiG-31BM basés à Monchegorsk (98 SAP) et assurer la relève des deux escadrilles locales de Su-24M et Su-24MR.

Et ensuite?

L’arrivée de plusieurs lots de Su-30SM2, bien que n’étant pas encore dans un « standard complet« , indique donc que l’industrie russe (et plus particulièrement l’usine IAZ d’Irkoutsk) est toujours en mesure de produire et d’assurer les livraisons de Su-30SM2 neufs permettant donc de poursuivre le renouvellement d’une aéronavale russe qui est souvent considérée (à juste titre) comme le « parent pauvre » en matière de taux de renouvellement et d’investissements surtout en comparaison avec la force aérienne. En outre, la première livraison de Su-30SM2 aux VKS marque le retour des commandes de Su-30SM(2) en vue de poursuivre le rééquipement et/ou de compenser l’attrition connue par les forces aériennes russes. Enfin, la sortie d’appareils modernisés augure d’un programme de longue durée visant à revaloriser la flotte de Su-30SM pour la porter sur le long-terme autour du standard commun Su-30SM2; le tout se déroulant en parallèle avec la production de cellules neuves.

Certes, le Su-30SM2 même dans sa forme complète ne rivalisera pas avec le Su-35S et encore moins avec le Su-57 mais « il fait le job » et permet de poursuivre le renouvellement des appareils les plus anciens toujours en dotation. Venant se placer dans une position intermédiaire (d’un point de vue des performances et de la « modernité » des équipements) entre les Su-35S et Su-27, la poursuite de la production (et la modernisation) du Su-30SM(2) permet d’exploiter la capacité offerte par l’usine IAZ (Irkoutsk) tout en augmentant la capacité des VKS/MA-VMF à renouveler et remplacer leurs effectifs (et/ou pertes). Bien que cette option de poursuivre simultanément la production de plusieurs variantes de Flanker (Su-30SM2, Su-34 et Su-35S) puisse paraître contre-productive dans un contexte où le pays ferait mieux de rationnaliser ses productions (histoire de simplifier sa logistique, par exemple) en se standardisant sur une seule variante de Flanker, le Su-35S. Cette éventualité n’est plus du domaine du possible en l’état actuel des choses; interrompre la production des usines IAZ (Su-30SM2) ou NAZ (Su-34NVO) pour rééquipement dans le but d’assembler des Su-35S nécessiterait plusieurs années… Or le temps perdu dans ce type de rééquipement serait un « luxe » que les besoins russes actuels (en vue de compenser l’attrition, par exemple) ne peuvent pas se permettre d’avoir. In fine, la poursuite du Su-30SM2 représente une sorte de « moins mauvaise solution » en permettant de reconstituer les effectifs avec un appareil performant, tout en faisant tourner une usine qui avait vu sa charge de travail diminuer au niveau des commandes militaires.

Même si les goûts et les couleurs sont parfaitement subjectifs, force est d’admettre que la combinaison des lignes « brutes » du Su-30SM avec les couleurs de l’aéronavale russe est du plus bel effet. Image@Alexander Rybalchenko

Il faudra encore patienter de longs mois avant d’obtenir un Su-30SM2 « complet », vu le temps nécessaire pour vérifier et tester l’intégration des nouveaux composants de l’avion: et ceci, si tant est que le projet d’origine finisse par se concrétiser dans la forme envisagée (radar et réacteurs, notamment). Cependant, l’arrivée de plusieurs lots de Su-30SM2 permet de voir que les russes ont progressé sur ce projet et qu’outre la production d’appareils neufs, le programme de mise à niveau des appareils existants semble résolument engagé. En outre, et c’est certainement le plus surprenant vu la différence de traitement (principalement au niveau budgétaire) entre les deux: c’est l’aéronavale russe qui bénéficie en premier d’appareils au standard Su-30SM2. La commande en cours portant sur vingt-et-un appareils pour les MA-VMF semble avoir servi de « ballon d’essais » visant à vérifier la pertinence des travaux effectués sur le Su-30SM, maintenant que le résultat est probant: les VKS ont repassé une commande (portant sur un volume d’appareils inconnu) de Su-30SM2 après un hiatus de six ans sans livraisons.

Le Su-30SM2 (81 Bleu) est présenté à Kubinka en 2022 lors du salon Armiya. Image@?

Enfin, si on se penche plus en avant sur l’aviation tactique russe, on constate que les VKS disposent encore de Su-27 « Vanilla« , Su-27SM et MiG-29 en fin de course tandis que les MA-VMF alignent une flotte de Su-24M qui ne demande qu’à prendre sa retraite: le besoin de renouvellement de ces appareils anciens est donc encore important, et ce encore plus si on ajoute à l’équation l’attrition connue en Ukraine par les MA-VMF. Se reposer sur les seuls Su-35S et Su-57 pour assurer le renouvellement de la flotte, et ce d’autant plus dans le contexte actuel, verrait les délais de remplacement s’allonger au-delà du raisonnable; par conséquent le choix de poursuivre avec le Su-30SM2 bien que n’étant pas la solution idéale reste une option cohérente d’autant plus que ce dernier est en mesure de couvrir tout le spectre des missions air-air et air-sol. On le voit d’ailleurs avec son usage par l’aéronavale, celle-ci emploie le Su-30SM2 aussi bien pour des missions d’entraînements, d’interceptions (QRA) ou des frappes au sol/à la mer; en ce sens il se révèle même plus adapté et pertinent qu’un appareil aussi spécialisé que ne l’est le bombardier tactique Su-34.

Reste maintenant à voir si le Su-30SM2 « complet » finira par voler un jour ou si ce dernier n’évoluera plus par rapport aux appareils livrés actuellement. Bref, affaire à suivre.

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