[Actu] Modernisation de l’Admiral Nakhimov: la fin est en vue?

Troisième croiseur lance-missiles à propulsion nucléaire de la classe Kirov admis au service en 1988 sous le nom de Kalinin avant de devenir l’Admiral Nakhimov en 1992; ce bâtiment est placé en réserve en 1999 et conservé ensuite en bon état général au chantier naval SevMash de Severodvinsk. C’est en 2006 que sont lancées les premières réflexions envisageant sa remise en service après passage en modernisation, il est vrai qu’à l’époque le navire n’avait navigué que 11 ans et il était loin d’être arrivé au terme de sa vie active. La modernisation envisagée tablait sur un remplacement des réacteurs ainsi qu’un remplacement des équipements embarqués (radars et armements) en vue de prolonger la vie active du navire de 30 à 40 ans.

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L’Admiral Nakhimov lorsqu’il naviguait encore, son état général n’est guère brillant. Image@?

Pur produit de la « Marine à la Gorshkov« , la flotte de croiseurs lance-missiles Kirov (Izd.1144 / 1144.2) connaît une carrière pour le moins mouvementée qui est la résultante (pour partie) de frais d’exploitation élevés ainsi que de la perte d’utilité de ces derniers suite à la disparition du contexte pour lequel ils avaient été conçus. A l’aube des années 2000, excepté le Piotr Velikiy, les trois autres navires produits de cette classe sont arrêtés et stockés:

  • Le Kirov (ex Admiral Ushakov, ex Kirov) est retiré du service actif en 2002 et en attente de ferraillage au chantier naval SevMash
  • L’Admiral Lazarev (né Frunze) est retiré du service actif depuis 1999 et stocké à Fokino près de Vladivostok
  • L’Admiral Nakhimov (né Kalinin) est stocké au chantier naval SevMash à partir de 1999

A l’inverse des trois autres navires qui sont arrêtés entre 1999 et 2002, le quatrième bâtiment de cette classe: le Piotr Velikiy est admis au service en 1998 après avoir été mis sur cale en 1986 et lancé en 1996. Cependant si les Kirov sont des navires imposants (on parle d’un déplacement en charge de 25.600 tonnes) ils sont surtout le témoin d’une époque révolue avec des senseurs embarqués loin d’être ce qui se fait de mieux en la matière ainsi que des armements encombrants et peu performants, outre ces aspects, les Kirov sont également des cibles de choix peu « discrètes » pour les marines ennemies. La Russie va donc se retrouver à la croisée des chemins, avec la possibilité de soit moderniser les navires « dans le moins mauvais état » ou de retirer du service l’ensemble de la flotte en vue de la remplacer par des navires plus petits, plus polyvalents, nécessitant un équipage moins nombreux et par conséquent moins onéreux à exploiter.

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Le Piotr Velikiy. Image@?

Finalement et après de longues hésitations, la Marine Russe (VMF) va choisir une option « médiane » en modernisant les deux navires les plus récents (Admiral Nakhimov et Piotr Velikiy) tout en actant le ferraillage du Kirov (le plus ancien et celui présentant le moins bon état général) ainsi que de l’Admiral Lazarev. Même si l’option de la modernisation va s’avérer beaucoup plus longue, complexe et surtout plus onéreuse qu’envisagée, la Russie disposera de deux navires dont on peut considérer qu’ils seront quasi-neufs vu qu’en-dehors de la coque et des superstructures de base presque tout (ou presque) aura été remplacé à bord. A l’heure où la Russie présente encore des lacunes en matière de construction navale et plus particulièrement en ce qui concerne les navires de gros tonnages; le maintien en service de deux Kirov modernisés apportera des capacités très importantes pour la Marine Russe que cette dernière ne peut pas offrir avec sa flotte actuelle notamment en matière d’endurance (et donc de permanence) à la mer.

Bien évidemment, dans la plus pure tradition soviétique, conserver de tels navires, outre les performances offertes, a également un rôle symbolique et politique fort qui n’est pas tout à fait étranger au maintien en service de cette classe de bâtiments.

La modernisation de l’Admiral Nakhimov: un bref aperçu technique

Les travaux en cours sur l’Admiral Nakhimov ne se limitent pas en une simple modernisation, les travaux en cours portent sur une reconstruction quasi-complète de l’intérieur du bâtiment.

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Les principaux travaux abordés ci-dessous concernent les équipements coloriés: en rouge le remplacement du système Kinzhal, en turquoise le système S-300F et ses radars, en orange les silos de missiles Granit, encadrés en mauve les deux radars principaux à remplacer, encadrés en rose les Kashtan, en bleu foncé le système Paket-NK et enfin en jaune le canon AK-130. Image@? / Montage@RS

En effet, si la structure générale du navire (la coque et les parties externes) est relativement saine (la réputation de solidité des constructions soviétiques était loin d’être usurpée), l’intérieur du navire n’est plus adapté aux besoins contemporains; l’ensemble de ses armements et sa batterie de capteurs sont juste bon à être remplacés. Il est vrai que devant être déployés dans toutes les mers et océans jouxtant les frontières de l’ex URSS, les ingénieurs ayant dessiné la coque des Kirov ont du prendre en compte des besoins rigoureux allant des conditions arctiques aux eaux plus chaudes de la Méditerranée: ce faisant, les navires disposent d’une base solide qui a très bien résisté aux longues années d’inactivité ainsi qu’au manque d’entretien.

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Un Kirov avec ses équipements d’origine et leurs performances respectives. Image@weapons.user.ru

Ce faisant, les travaux sur le navire au niveau de l’extérieur de la coque sont « relativement » limité: ponçage de l’ensemble, menues réparations, application d’un primer anti-rouille et antifouling, la peinture finale de la coque devant débuter à l’été 2019 avant le début des essais à la mer.

Il en va de même au niveau de la chaîne cinématique; cette dernière spécifique à cette classe de navires est dite CONAS (COmbined Nuclear And Steam) et repose sur deux réacteurs nucléaires à eau pressurisé du type KN-3 (Uranium-235 enrichi à environ 70%) de 300 Mw auxquels s’ajoutent deux turbines vapeur GTZA-653 de 70.000 Cv et enfin deux chaudières auxiliaires au mazout le tout entraînant deux arbres disposant chacun d’une hélice (à 5 pales). Alors que les premiers projets tablaient sur le remplacement des réacteurs; il n’en sera finalement rien puisque ceux-ci seront conservés et ravitaillés en Uranium-235, par contre les systèmes de pilotage et commande des réacteurs sont intégralement renouvelés. Dans les grandes lignes, on voit donc que la coque et la chaîne cinématique restent fondamentalement inchangés; signalons quand même que les lignes d’arbres et les hélices ont été démontées, réparées et rééquilibrées avant remontage sur le navire. Cette étape venant d’ailleurs de se terminer au début de l’année 2019.

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Plans détaillés illustrant les structures principales d’un Kirov. Image@Apalkov

On ne reviendra pas sur l’ensemble des détails liés à la modernisation de l’Admiral Nakhimov puisque cette dernière a déjà été abordée dans le dossier relatif à cette classe de navires, mais on peut déjà se pencher plus en avant sur les travaux « visibles » en cours ainsi que leur état d’avancement.

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L’Admiral Nakhimov lors de son arrivée à SevMash. Image@?

Le plus gros travail (outre la réorganisation des structures internes du bâtiment) porte sur le remplacement des missiles anti-navires P-700 Granit installés dans 20 silos inclinés du type SM-233 installés dans la plage avant du navire sous le pont. Armement principal des Kirov, le P-700 Granit est un missile aux dimensions imposantes d’une longueur de 10 m, d’un diamètre de 0,85 m et d’une masse de 7 tonnes. En outre, ce missile reposant sur une technologie assez ancienne, l’encombrement du missile est conséquent ce qui pénalise lourdement la capacité pour des bâtiments de le transporter et le mettre en oeuvre. Ne parlons même pas de sa technologie de guidage qui est loin d’être de première jeunesse et qui est susceptible d’être facilement brouillée. Les ingénieurs ont fait le choix de remplacer l’intégralité du système P-700 par 10 nouveaux modules contenant un total de 80 cellules de lancement verticales du type UKSK 3S14 (УКСК 3С14) capables d’emporter chacun au choix des missiles 3M-55 Onyx, 3K-14 Kalibr ou 3M-22 Tsirkon. La capacité des cellules variant selon le type de missiles embarqués.

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On voit, encadré en orange sur cet extrait de Google Maps datant d’avril 2016, la zone occupée auparavant par les missiles Granit qui a été entièrement vidée. Image@GMaps / Montage@RS
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On voit, encadré en orange sur cet extrait Google Maps datant de 2019, la zone occupée par les UKSK protégée par un chapiteau ainsi qu’encadré en bleu des travaux en cours sur les lanceurs du système S-300F. Image@GMaps / Montage@RS

Le montage des 3S14 UKSK est bien avancé puisque sur base des photos disponibles, on a pu voir l’évolution du bâtiment avec dans un premier temps l’enlèvement de l’ensemble des lanceurs SM-233 et des équipements liés aux missiles P-700; ce qui a libéré un vaste espace en plage avant du navire. Lorsque les opérations de montage des nouveaux équipements ont débuté; on a vu progressivement apparaître les cadres de fixation supérieurs pour les cellules UKSK et récemment, un chapiteau a été monté au-dessus des cellules ce qui tend à indiquer que leur installation est achevée et/ou en passe de l’être.

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Cette photo tirée d’une vidéo de TV Zvzeda permet de voir: encadré en orange en haut, l’emplacement (vide) des missiles P-700, encadré en orange en bas, les supports de fixation supérieurs pour les UKSK, et encadré en vert, les tubes verticaux des lanceurs UKSK. Image@TVZvezda / Montage@RS

Autre système qui est remplacé: le S-300F. Les croiseurs de la classe Kirov ont d’abord été équipé du système de défense anti-aérienne à longue portée S-300F avant de passer au système S-300FM (cas du Piotr Velikiy). Les missiles 5V55RM mis en oeuvre par le S-300F sont stockés dans des lanceurs rotatifs implantés sous le pont en plage avant du navire devant l’emplacement occupé par les futures cellules de lancement verticales UKSK. Emportés à raison de 96 unités, le missile 5V55RM présente une distance d’engagement minimale de 5 Km et maximale de 75 Km; couplés au système S-300F se trouvent deux radars 3R41 (Top Dome) implantés à l’avant et à l’arrière du navire et assurant l’acquisition des cibles et le guidage des missiles. Le Piotr Velikiy dispose quant à lui d’un mix composé du système modernisé S-300FM déployant le missile 48N6M permettant d’atteindre des cibles à 150 Km ainsi que du système S-300 employant les missiles 5V55RM.

Il est nécessaire de préciser que le missile 48N6M déployé par le S-300FM présente un diamètre légèrement accru par rapport au 5V55RM, ce qui a poussé les ingénieurs russes à installer un nouveau container de lancement: le B-203A. On voit d’ailleurs dans le cadre de la modernisation que des travaux sont effectués au niveau des silos de missiles du S-300F; ceci est cohérent avec le remplacement du système S-300F soit par la variante modernisée S-300FM (très probable) soit par une variante navale du S-400 (peu probable) embarquant le même nombre de missiles; les russes n’ont pas encore précisé ce point précis mais il n’est pas improbable que le système S-300FM installé déploie également certains missiles du système S-400 dont notamment le 40N6 qui porterait la distance d’engagement maximale du système à 380 Km. Les deux radars 3R41 du système S-300F ont été enlevés et dans le cas de l’implantation du S-300FM, deux nouveaux radars plats PESA du type 3R48 seraient implantés en lieu et place.

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Emplacement des silos du système S-300F. Image@TVZvezda

On voit également sur les photos de la modernisation de l’Admiral Nakhimov que le compartiment en plage avant ainsi que les compartiments latéraux arrières du navire abritant les silos du système 3K95 Kinzhal sont entièrement démontés; le système Poliment Redut de lutte anti-aérienne à moyenne portée dérivé du système S-350 et mettant en oeuvre le missile navalisé 9M96E d’une portée maximale de 60 Km venant se substituer au Kinzhal. Le nombre de missiles embarqués n’est pas encore précisé mais il sera pour le moins conséquent, de plus, le système Poliment Redut nécessite l’emploi de radars AESA (notamment le 5P-20K) pour la détection des cibles, leur implantation changera de manière significative l’esthétique générale des Kirov.

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Encadré en rouge, l’implantation en plage avant des silos du système 3K95 Kinzhal. Image@Saint-Pétersbourg

Pour la protection rapprochée du navire, l’Admiral Nakhimov dispose de quatre lanceurs du système 4K33 Osa-M (ces derniers sont absents du Piotr Velikiy) ainsi que de six tourelles du système 3M87 Kashtan (Close-IWeapon System).  Alors que les premières informations tablaient sur un enlèvement du système Osa-M et un remplacement du Kashtan par une version modernisée; le Kashtan-M. Il n’en sera finalement rien puisque dans le cadre de la modernisation, c’est le système Pantsir-M combinant missiles et canons à tir rapide qui est appelé à prendre la relève des Kashtan, le montage de pas moins de six tourelles étant prévu pour assurer la défense rapprochée du bâtiment.

Enfin le canon double AK-130 implanté en plage arrière du bâtiment près du hangar à hélicoptères a été enlevé et il semble – sans plus de détails pour l’instant – qu’il serait remplacé par un modèle plus récent, bien que cette information ne soit pas confirmée.

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Cette vue arrière de l’Admiral Nakhimov permet de voir l’enlèvement du canon AK-130, l’enlèvement des deux radars principaux ainsi que le traitement de la coque. Image@TVZvezda

Un nouveau système de proximité prévu pour la lutte anti sous-marins et anti-torpilles va être installé: le Paket-NK. Le système est composé d’un sonar de désignation de cibles (Paket-AE), d’un système de contrôle (Paket-E) ainsi que de deux lanceurs rotatifs de torpilles placés en containers. Le système peut fonctionner soit de manière automatique en étant intégré dans le système de défense du navire soit indépendamment.

Pour mettre en oeuvre les armements cités ci-dessus, la suite de radars et de capteurs embarqués va évoluer en profondeur.

Les deux radars principaux du navire composant le système MR-800 vont être remplacés. Le radar MR-600 Voshkod situé sur le mât principal va être remplacé par le nouveau radar MR-650 Podberezovik ET-1 produit par Salyut. Ce radar comporte une antenne plate de grande dimension et est prévu pour assurer la détection des cibles aériennes ainsi que de surface et il offre une plus grande résistance au brouillage que le système embarqué actuel. D’un point de vue des performances, ce radar peut couvrir une zone de 500 Km et assurer la détection d’un avion à 300 Km et d’un missile à 55 Km. La distance de détection minimale est de 5 Km. L’antenne pèse 4,7 tonnes et elle sera implantée au-dessus du mât principal.

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Le radar MR-650 que l’on voit ici sur le Marshal Ustinov (Izd.1164) dispose d’une antenne de très grande taille. Image@Yahoo

Le radar MR-710 Fregat va se voir remplacer par la variante la plus moderne; le MR-700 Fregat M2EM. Ce radar, produit par Salyut, est composé de deux antennes plates légèrement désaxées qui sert à la détection des cibles aériennes et de surface. Ce radar est beaucoup plus résistant au brouillage que son prédécesseur et peut couvrir une zone de 300 Km; il est capable de détecter un avion à maximum 230 Km et un missile à 50 Km, sa capacité de détection minimale étant de 2 Km. En ce qui concerne les radars de navigation; les trois radars MR-212 vont être remplacés par des radars MR-231 ainsi que les systèmes de navigation et d’information MR-232-3 liés.

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Le radar Fregat M2EM aisément reconnaissable à son antenne légèrement désaxée. Image@Wikipedia.com

Les informations obtenues par ces nouveaux radars seront transmises au nouveau système Poyma-E. Ce système de traitement des données radar est un système modulaire pouvant être composé de 2 à 9 consoles assurant à la fois le suivi des cibles aériennes et maritimes et capable de suivre 200 cibles simultanément. Le système Poyma-E assure l’engagement des cibles, leur suivi et donne les informations aux systèmes d’armes intégrés; il permet aux opérateurs de disposer d’une image tactique complète pour déterminer le système d’armes à employer.

L’ensemble du système de combat intégré sera le Lesorub-E qui prendra la succession du Lesorub-44; le système consiste en plusieurs consoles indépendantes (le système Poyma-E) travaillant en réseau et formant le système de combat intégré. Le système s’intègre dans le système de combat global russe qui met en réseau les différents équipements (mer/terre/air/espace) permettant de transmettre les cibles sans en être à portée; certaines déclarations russes font état de l’emploi de technologies d’intelligence artificielle pour automatiser (en partie) le fonctionnement des équipements offensifs/de détection, mais sans plus de détails sur cette question.

Au niveau de la lutte anti sous-marine, plusieurs systèmes neufs apparaissent; installation du système ISPN-M1 Minotaur, sonar actif/passif d’une portée maximale de 74 Km en remplacement du sonar MGK-355 Polinom. A ce dernier s’ajoute le sonar MG-757.3 Anapa-ME servant à assurer la lutte contre les hommes grenouilles et les petites unités sous-marine.

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Montage du sonar Minotaur en remplacement du Polinom dans le bulbe d’étrave. Image@?

D’autres systèmes embarqués seront également remplacés, notamment les systèmes de protection et contre-mesures mais vu l’absence (relative) d’informations sur ces points plus précis, il faudra attendre la sortie du bâtiment pour pouvoir compléter les informations déjà disponibles.

Fin de carrière pour le Kirov ainsi que pour l’Admiral Lazarev

L’entrée en modernisation de l’Admiral Nakhimov suivi de la confirmation de la modernisation du Piotr Velikiy laissait la porte entre-ouverte en ce qui concerne le sort des deux premiers Kirov, le Kirov et l’Admiral Lazarev, cependant aucune décision ferme n’avait été prise. Excepté le Kirov qui présentait un standard d’équipement différent (1144/1144.2) ainsi qu’un état général désastreux et pour lequel il n’y avait guère de doutes possibles quant à son avenir, la question de l’avenir de l’Admiral Lazarev qui soulevait pas mal d’interrogations n’était pas encore tranchée.

Le navire, stocké à Fokino depuis de longues années et ayant bénéficié d’un carénage en 2014 en vue de préserver sa flottabilité, était conservé dans un état relativement bon même si il a connu un début d’incendie rapidement maîtrisé il y a quelques années. La Marine Russe qui ne semblait pas déborder d’enthousiasme à l’égard de ce navire, laissait volontairement (?) flotter le doute au sujet de l’avenir de ce bâtiment. Il est vrai que la modernisation des Kirov qui suscitait pas mal d’enthousiasme à son lancement a vu ce dernier tempéré par le coût de la modernisation (environ 1,384 milliard d’€) ainsi que par la durée des travaux; il se sera écoulé pas moins de huit ans entre le début des travaux (2014) et le retour en service de l’Admiral Nakhimov (2022). Au vu de la situation de la construction navale russe ainsi que les contraintes budgétaires applicables; une telle dépense semble quand même dispendieuse eu égard aux besoins de la Marine Russe, cependant, il est évident que les performances qu’offriront les deux navires une fois remis en service après modernisation sont sans commune mesure avec leurs performances antérieures.

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L’Admiral Lazarev à Fokino. Image@overtdefense.com

De plus, même si les travaux sur le Piotr Velikiy qui débuteront après la sortie de modernisation de l’Admiral Nakhimov seront plus que probablement moins long vu le meilleur état général du bâtiment; il n’empêche que l’investissement sera également conséquent. Outre l’état des deux navires les plus anciens, il semble que ce soit les arguments du coût et du temps qui aient été déterminants pour statuer sur leur sort: étant globalement en plus mauvais état que les deux Kirov les plus récents, toute remise en service couplée à une modernisation aurait induit des coûts rédhibitoires ainsi qu’une immobilisation des capacités de SevMash fortement pénalisante pour la Russie.

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Un aperçu du Kirov chez SevMash: inutile de préciser que le navire est dans un état de délabrement avancé. Image@TopWar.ru

Par conséquent, la Russie, même si elle avait déjà préparé le terrain en procédant à l’enlèvement du combustible nucléaire de l’Admiral Lazarev en 2004-2005, a officialisé sa position, coupant court à toute discussion sur la question: les Kirov et Admiral Lazarev seront feraillés d’ici à 2021 en compagnie de plusieurs SNLE Izd.667BDR(M) et SNA Izd.671 retirés du service actif. Les navires seront recyclés, les matériaux exploitables étant récupérés pour d’autres usages, un budget de 400 millions de Roubles a été alloué pour le recyclage du Kirov tandis que le recyclage de l’Admiral Lazarev devrait revenir à environ 350 millions de Roubles. Contrairement à ce que certaines sources prétendent, l’officialisation du retrait de service n’est pas liée à des contraintes budgétaires spécifiques mais bien à deux raisons déjà abordées auparavant et encore confirmées récemment:

  • Le chantier naval SevMash a besoin de libérer l’espace occupé par le Kirov pour ses propres besoins ainsi que pour effectuer les travaux de modernisation prévus au sein de ce chantier naval
  • L’état général des deux bâtiments ainsi que leur âge font qu’il est plus pertinent d’envisager la construction de navires neufs en lieu et place de leur remise en état

Cette officialisation, outre le fait qu’elle met un terme aux spéculations, ne porte pas fondamentalement atteinte aux capacités de la Marine Russe puisque cette dernière n’employait déjà plus les bâtiments dont question depuis plus d’une décennie. Cette décision s’explique également – outre l’âge des bâtiments – par les délais impartis pour la modernisation; une éventuelle modernisation de l’un des deux navires ne pourrait pas débuter avant la sortie du Piotr Velikiy en 2025 (au minimum) impliquant donc une remise en service (si tout va bien) à l’horizon 2030-2031… et ce pour des navires qui auraient 50 ans (cas du Kirov) ou 46 ans (cas de l’Admiral Lazarev) à leur sortie de modernisation! Autant dire que l’on comprend mieux la décision russe de retirer les navires du service actif et de se concentrer sur ceux qui disposent du plus de potentiel.

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Le Kirov en attente de ferraillage au chantier naval SevMash. Le SNLE Dmitriy Donskoï (Izd.941 Akula) à ses côtés permet de se faire une meilleure idée de la taille d’un Kirov. Image@GMaps

En conclusion

Avec une modernisation de l’Admiral Nakhimov qui s’achève et une décision sur l’avenir des Kirov et Admiral Lazarev enfin actée; l’avenir des Kirov au sein de la Marine Russe est enfin précisé et clairement établi. Avec une sortie de modernisation du Piotr Velikiy d’ici à 2025-2026, la Marine Russe disposera de deux Kirov modernisés (on pourrait presque dire « reconstruits ») qui seront les deux plus gros navires (en terme d’armements et de déplacement) hors porte-avions en service au sein des VMF. L’avenir de la flotte hauturière russe (on parle de navires de « Premier rang » en Russie) a été régulièrement débattu et questionné mais il semble que l’amirauté se soit enfin décidée sur une approche plus pragmatique avec un projet cohérent: retrait de service des navires les plus anciens, standardisation sur un modèle produit en plus grand nombre et modernisation des bâtiments avec le plus de potentiel. Dans ce contexte, il se confirme que les deux Kirov modernisés formeront la « pointe de la flèche » de la Marine Russe qui seront complétés par:

  • Six frégates Admiral Gorshkov (Izd.22350)
  • Douze frégates/destroyers Super-Gorshkov (Izd.22350M)
  • Six (?) croiseurs Lider (Izd.23560)

Cette flotte prendra la relève de l’actuelle flotte construite autour d’un mélange disparate de navires spécialisés plus anciens et embarquant un armement peu (voire pas du tout) polyvalent. Néanmoins, les temps de construction en Russie n’étant certainement pas du niveau de ceux de la Chine, il faudra compter 15 ans (au bas mot) pour voir cette flotte apparaître et ce si l’on considère que les budgets nécessaires seront alloués en temps et en heure.

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Pas un cm² de l’Admiral Nakhimov n’aura été laissé intact durant la modernisation de ce dernier. Image@TVZvezda

En effet, la construction navale russe est souvent pointée du doigt – et c’est en partie à juste titre – pour ses délais de production beaucoup trop longs mais l’on constate également que ce sont les atermoiements des décideurs russes ainsi que le non-financement régulier des projets en cours qui obèrent sérieusement la capacité de production navale russe. Le projet de modernisation des Kirov ne fait pas exception; avec la signature du contrat ayant eu lieu fin 2013, le début des travaux fut lancé en 2014 avec une Amirauté qui a changé plusieurs fois d’avis et d’exigences au sujet des bâtiments ce qui a prolongé d’autant la durée des travaux (outre le fait qu’une partie de ces derniers semble avoir été sous-estimée au niveau de la complexité ainsi que de leur ampleur) avec un total de presque huit ans (si on estime un retour au service en 2022 après les premiers essais à la mer débutant en 2020) pour obtenir un bâtiment modernisé.

Malgré la durée et le coût des travaux; les performances offertes par les deux Kirov modernisés seront sans commune mesure avec celles dont ils disposaient à l’origine: ils passeront du stade de plate-forme de défense anti-aérienne et anti-marine de surface au stade de plate-forme polyvalente capable d’engager des cibles dans les air, sur mer et sur terre avec une vaste batterie de missiles de croisières ainsi que des systèmes de défense anti-aérien de proximité et à distance capables de générer une puissante bulle A2/AD. On peut discuter – à juste titre – de l’opportunité (ou non) de mener des travaux de telle ampleur sur des navires aussi imposants dans le contexte d’une marine qui semblait jusque récemment se « chercher » un plan d’avenir mais force est de constater qu’au moment du lancement des travaux la Marine Russe n’avait guère de choix: l’abandon des Kirov avec emploi du budget dédié pour produire des frégates Admiral Gorshkov supplémentaires aurait induit des temps de production similaires voire supérieurs au temps nécessaire à la modernisation des premiers. Et vu le différentiel de capacités techniques (notamment d’un point de vue de l’endurance et des emports) entre les deux classes de navires; la modernisation des Kirov se conçoit beaucoup mieux dans la logique budgétaire russe. Pour résumer l’idée sous forme d’équation: 3 frégates Izd.22350 ≠ 1 croiseur Izd.1144.2M.

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Clap de fin pour l’Admiral Lazarev. Image@TopWar.ru

A l’inverse, l’arrivée programmée à long terme (horizon 2030) de la nouvelle classe de croiseurs Lider (Izd.23560) d’un déplacement estimé de 19.000 tonnes, doté d’une propulsion nucléaire ainsi que d’une panoplie complète d’armements pourrait venir mettre un terme définitif à l’hégémonie des Kirov à la tête de la Marine Russe: plus moderne, plus compact, plus automatisé et plus modulaires; ils seront plus facilement déployables que leurs prédécesseurs. Néanmoins, la mise sur cale de la tête de série n’étant pas attendue avant 2022-2023 au bas mot et vu les délais de construction de ce type de navires; il est parfaitement illusoire de voir un premier Lider en service avant 2030. Quand bien même, vu l’âge moyen de la flotte hauturière russe, le remplacement des Kirov modernisés ne sera aucunement une priorité en comparaison avec d’autres navires (les croiseurs Izd.1164 Atlant notamment); on parle donc d’une perspective à très long terme. Vu de la sorte, la modernisation des deux bâtiments prend encore plus de sens, pour environ 2,5 milliards d’Euros (estimation à la grosse louche, les chiffres devront très clairement être affinés), la Russie s’offre deux croiseurs lourds ultra-modernes avec une durée de vie estimée de 30 à 40 ans. Dans un cadre budgétaire restreint et avec une construction navale en phase de redéploiement; le calcul est loin d’être aussi absurde qu’on ne peut l’imaginer. A l’inverse, un bémol pointe à l’horizon: la concentration de capacités importantes au sein d’une seule plate-forme (on estime grosso-modo que le coût de la modernisation d’un Kirov permet de produire trois frégates Admiral Gorshkov) fait que la perte d’une de ses plate-formes (peu importe la raison) créerait un trou capacitaire massif au sein de la flotte russe. A l’inverse de la perte d’une frégate.

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L’Admiral Nakhimov à la fin de 2015; l’enlèvement des équipements d’origine était en voie d’achèvement. L’extérieur de la coque n’avait pas encore été traité. Image@?

Enfin soyons un peu plus « léger » pour achever cet aperçu; les navires de la classe Kirov malgré leurs imperfections ainsi que leur côté « tape à l’oeil » dans le plus pur style soviétique de l’époque sont quand même des navires qui ne laissent pas indifférents. Que ce soit en bien ou en mal. Ils font partie de l’Histoire (avec un grand -H) navale et leur silhouette inimitable (au même titre que les cuirassés Iowa, par exemple) est amenée à naviguer sur les mers et océans du globe pour plusieurs décennies; et rien que pour ça, on peut – d’une certaine manière – se réjouir de leur modernisation.