[Analyse] Fortes tensions dans le détroit de Kertch

Ecrire que les relations russo-ukrainiennes ne sont pas au beau fixe serait un euphémisme d’un goût douteux. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, les combats quasi ininterrompus dans le cadre de la guerre du Donbass (Est de l’Ukraine) ainsi que la mise en place de républiques « populaires » à Donetsk et Lougansk; les deux pays se vouent une animosité féroce entretenue par les gouvernements des deux pays.

Le sujet complexe, par nature, des relations entre ces deux pays ne peut pas se résumer à quelques lignes rédigées sur un blog (surtout vu le passif en la matière) mais nécessite une étude multi-disciplinaire approfondie à la fois historique, culturelle, sociologique, politique et juridique qui n’est pas le but de cet article. On peut néanmoins indiquer que dans ce conflit armé qui oppose les deux pays depuis 2014, aucun des deux belligérants n’est blanc comme neige et le jour où un hypothétique bilan de cette situation devra être tiré: les conclusions risquent d’être douloureuses à entendre pour tout le monde.

La zone du détroit de Kertch, relativement calme jusqu’il y a peu, vient de connaître un très net regain de tension, aussi soudain que violent. Si il semble avec le peu de recul dont nous disposons que les tensions dans cette zone allaient en augmentant, cet épisode armé vient rappeler que le conflit ukraino-russe fort peu présent dans les médias ces derniers mois est toujours en cours et qu’aucune solution à moyen-terme ne semble pouvoir se dégager entre les deux belligérants.

Penchons-nous plus en avant sur les événements de ces derniers jours ainsi que leur contexte.

Contexte

Si le conflit en cours présente plusieurs points de crispation; il en est un qui focalise toute l’attention et les frustrations: le passage du détroit de Kertch. Ce détroit d’environ 35 Km de long sépare la Crimée (annexée par la Russie en 2014) de la péninsule de Taman (Kraï de Krasnodar) tout en reliant la Mer d’Azov à la Mer Noire.

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Cette carte de la zone permet de voir les points suivants; En jaune, Marioupol et Berdiansk. En rouge, les territoires sous contrôle russe. En mauve, le détroit de Kertch. Image@GMaps / Montage@RS

Son franchissement est rendu complexe de part la présence de zones de faible profondeur ce qui a nécessité la construction du canal Kerch-Yenikale (Керчь-Еникальский канал) au sein du détroit en vue de permettre le passage des navires disposant d’un tirant d’eau de maximum 8 m et une longueur de 215 m mais nécessitant de faire appel à un pilote pour le traverser. En outre, l’ouverture du Pont de Crimée (Крымский мост) entre la Russie « continentale » et la Crimée en mai 2018 a induit une restriction technique supplémentaire la hauteur de passage sous le tablier central du pont étant limitée à maximum 35 m.

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Le canal Kerch-Yenikale est tracé en rouge, le Pont de Crimée étant représenté en vert. Illustration@Wikipedia.com

Le passage par ce détroit est d’une grande importance pour l’Ukraine notamment pour accéder aux ports de Marioupol et Berdiansk; cependant suite au passage de la Crimée sous souveraineté russe, cette dernière dispose d’un contrôle illimité sur les berges dudit détroit et par conséquent sur tout ce qui est susceptible d’y transiter.

La problématique des frontières entre l’Ukraine et la Russie est régie par plusieurs traités internationaux, la question plus spécifique du détroit de Kertch étant soumise à un accord bilatéral daté du 24 décembre 2003 et ratifié le 22 avril 2004. Cet accord définit en son article 1 la mer d’Azov et le détroit de Kertch comme étant une mer interne appartenant à la Russie et à l’Ukraine.

« Азовское море и Керченский пролив исторически являются внутренними водами Российской Федерации и Украины »

« The Sea of Azov and the Kerch Strait are historically the inland waters of the Russian Federation and Ukraine »

Malgré l’annexion de la Crimée par la Russie, la situation sur place était relativement stable: en vertu de l’article 2, alinéa 1 de la convention – qui n’a pas été dénoncée suite aux événements de 2014 – les navires ukrainiens bénéficiaient du droit de passage sans restrictions aucunes.

« 1. Торговые суда и военные корабли, а также другие государственные суда под флагом Российской Федерации или Украины, эксплуатируемые в некоммерческих целях, пользуются в Азовском море и Керченском проливе свободой судоходства »

« 1. Merchant ships and warships, as well as other state ships flying the flag of the Russian Federation or Ukraine, operated for non-commercial purposes, enjoy freedom of navigation in the Sea of Azov and the Kerch Strait »

En théorie, les navires commerciaux et militaires ukrainiens et russes disposent donc de la possibilité de se déplacer comme bon leur semble sur la Mer d’Azov, cependant la Russie depuis l’annexion de la Crimée assure le pilotage des navires devant franchir le canal Kertch-Yenikale, le passage se faisant en convois pour faciliter la tâche. Evidemment la formation de convois nécessite un certain temps d’attente pour réaliser son assemblage et procéder à sa mise en marche, or il semble que les russes ont été beaucoup plus tatillons depuis l’ouverture du pont de Crimée notamment par rapport aux navires ukrainiens.

Les gardes-côtes russes (Береговая охрана Пограничной службы ФСБ России) affectés aux tâches des contrôles des navires relèvent du FSB (les services secrets russes) et ils disposent de plusieurs navires dans la zone assurant les contrôles à bord des navires souhaitant passer le détroit. Il semble qu’ils aient récemment eu un « très fort excès de zèle » (pour rester diplomatiquement correct) à l’égard des navires de passage et principalement des navires ukrainiens; cet « excès de zèle » impactant également les navires étrangers mais dans une moindre mesure.

En outre, l’Ukraine tente de remilitariser la zone de la Mer d’Azov pour protéger ses intérêts, assurer la protection de ses ports, contrer la militarisation de la zone par la Russie et indiquer à cette dernière qu’elle ne cédera pas un pouce de terrain. Ajoutons à cela le fait que certains courants nationalistes à Kiev veulent répudier l’accord bilatéral de 2003 au titre qu’il est invalidé par l’annexion russe de la Crimée. Si le fondement du raisonnement est compréhensible, il ouvrirait une porte dangereuse, la Russie jouant de l’argument de sa juridiction sur la Crimée qui lui octroierait le droit d’appliquer la législation en vigueur (Convention de Montego Bay) sur les eaux territoriales (soit 12 miles calculé à partir de la ligne de base). Si ceci venait à être appliqué, l’Ukraine perdrait de jure la quasi totalité de ses droits sur la Mer d’Azov, ce qui serait bien évidemment une perte énorme pour le pays; le statut quo actuel étant bien évidemment plus qu’imparfait mais au moins il conservait un semblant de quiétude dans cette zone pourtant proche des combats du Donbass.

La question de la souveraineté sur la Mer d’Azov, la Mer Noire et le détroit de Kertch a été porté devant les Nations Unies dans le cadre de l’annexe VII de l’UNCLOS (United Nations Convention On the Law Of the Sea) en date du 16 septembre 2016 par l’Ukraine accusant la Russie d’entraves dans sa zone maritime adjacente aux côtes ukrainiennes de la Mer Noire, Mer d’Azov et du détroit de Kertch. Cette plainte analysée de manière étendue dans cet article met en lumière le fait que l’Ukraine essaie de jouer sur la question de la reconnaissance (ou non) de la souveraineté russe sur la Crimée.

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On le voit sur cette carte, les enjeux sont très importants et on commence à mieux appréhender le pourquoi du regain de tension. Image@www.ejiltalk.org

Bref, en l’état actuel des choses: on se retrouve avec deux protagonistes ayant des prétentions opposées découlant de leur propre interprétation du droit. La Russie considérant que son annexion de l’Ukraine (non-reconnue internationalement) lui octroie des droits que l’Ukraine lui refuse, se considérant elle-même comme étant le seul état souverain sur la Crimée.

C’est dans ce contexte tendu mais bénéficiant d’une situation sur zone « calme » que les événements de ces derniers jours se sont déroulés; passons-les en revue.

Les faits

C’est en date du 25 novembre que tout va se jouer en l’espace de quelques heures; comme indiqué auparavant, la zone du détroit de Kertch ainsi que la Mer d’Azov sont sous la surveillance constante des Gardes-Côtes russes qui sont constamment sur le qui-vive d’autant plus depuis l’ouverture du Pont de Crimée que les russes craignent de voir attaqué par des nationalistes ukrainiens.

Avant d’aller plus en avant, il est important de mettre en avant le fait que nous ne disposons actuellement que des versions issues des deux belligérants ces derniers n’ayant – fort logiquement – pas la même lecture des événements et chacun essayant de tirer la couverture à son avantage.

Les événements débutent en fait la veille du 25/11, soit le 24/11 durant l’après-midi avec l’appareillage de deux navires ukrainiens au départ du port d’Odessa à destination du détroit de Kertch (et on peut en déduire du port de Marioupol). Il s’agit des navires suivants:

  • Le navire de ravitaillement U-753 Gorlovka
  • Le remorqueur A-947 Yany Kapu

Vers 21h30, les deux navires ont été informés par le navire des gardes-côtes PSKA-302 (Classe 12200 Sobol) – à l’approche de la « frontière » russe – de la procédure à suivre pour franchir le canal Kertch-Yenikale ainsi que les règles de navigation liées; le franchissement dudit détroit étant soumis à une demande à introduire endéans les 24 heures auprès de Kertch avec réponse endéans les 4 heures. La demande n’aurait pas été introduite par les navires ukrainiens.

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Le PSKA-302 des gardes-côtes russes. Image@shipspotting.com

Vers 22h30, le garde-côte PSKA-302 a informé le groupe de navires ukrainiens que la zone de mer territoriale de la fédération russe annexe au détroit de Kertch n’était pas accessible.

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Trajet supposé des navires ukrainiens. Image@BBC.com

Dans le courant de la nuit, le PSKR Izumrud (Classe 22460 Okhotnik) a trouvé deux petits navires d’artillerie ukrainiens de la classe Gyurza-M (Classe 58155) se dirigeant vers le détroit de Kertch;

  • Le U-175 Berdyansk
  • Le U-176 Nikopol

Les deux navires étaient en route pour rejoindre les deux navires cités ci-dessus; les Gorlovka et Yany Kapu. Le Gorlovka procéda au ravitaillement des deux Gyurza-M à la fin de la nuit.

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Cette image datée du 25/11 permet de voir les navires civils bloqués en attente de l’autorisation de passage vers le détroit de Kertch ainsi que deux Su-25SM patrouillant la zone. Image@Alexey Viktorovich Yagodinsky

Trois navires ukrainiens, les deux Gyurza-M (Berdyansk et Nikopol) ainsi que le Yany-Kapu se mirent en route au petit matin vers 05h30 en direction du port de Marioupol. Le PSKA-302 des gardes-côtes russes notifia aux navires ukrainiens que le passage dans la zone maritime russe ainsi que dans le détroit de Kertch était temporairement suspendu; ce qui était un rappel de ce qui leur avait déjà été indiqué auparavant. Le commandant du navire Berdyansk répondit à ceci que l’Ukraine dispose du droit de libre circulation dans la zone en vertu de l’accord du 24 décembre 2003.

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L’U-175 Berdyansk de la Marine Ukrainienne. Image@Wikipedia

Vers 6 h 30, le commandant du navire des gardes-côtes PSKA-302 a informé le commandant du navire Berdyansk que suite au non-dépôt de la demande de passage dans le canal Kertch-Yenikale selon les conditions prescrites, l’accès à ce passage leur a été refusé. Les navires ukrainiens ont ignoré la demande faite par les russes arguant de leur liberté à traverser le détroit.  Les choses vont rapidement s’envenimer; vers 7h00 du matin les navires vont franchir la « frontière » russe et moins de dix minutes après ils seront mis en garde une dernière fois par les navires des gardes-côtes russes; le Don (Classe 745P) ainsi que l’Izumrud. Devant l’absence de réaction des navires ukrainiens face aux menaces des russes, les gardes-côtes russes ont procédé (à plusieurs reprises) à l’éperonnage du remorqueur A-947 Yany-Kapu le navire des gardes-côtes russes Don (Classe 745P); la chose ayant été filmée et largement diffusée depuis.

Les choses se sont calmées temporairement entre 10h30 et 18h30, cependant la Russie décida de bloquer physiquement le transit sous le pont de Crimée en installant un tanker en travers du passage, de plus, des patrouilles de Su-25SM provenant de l’escadron 960 ShAP de Primorsko-Akhtarsk ainsi que des Ka-52 armés et disposant de réservoirs de fuel supplémentaires sont vus et photographiés à plusieurs reprises près du pont; le message véhicule étant très clair.

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Le tanker implanté sous le pont avec devant lui un navire des gardes-côtes ainsi qu’un Ka-52 armé en vol au-dessus de la zone. Image@Alexey Viktorovich Yagodinsky

C’est vers 18h30 que les trois navires ukrainiens ont tentés de reprendre la mer toujours en direction du détroit de Kertch et suite à divers avertissement par les navires russes; ces derniers ont procédé à des tirs de sommation pour arrêter les navires ukrainiens.

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L’Izumrud des gardes-côtes russes. Image@shipspotting.com

Des échanges de tir entre navires russes et ukrainiens s’en sont suivis vers 20h30 et ces derniers ont débouchés sur un arraisonnement des trois navires ukrainiens, soit les:

  • U-175 Berdyansk
  • U-176 Nikopol
  • A-947 Yany Kapu

Par les gardes-côtes russes et leur détention avec leur équipage complet de 23 membres d’équipage dont trois (ou six, les chiffres varient) ont été blessés durant les échanges de tirs; il s’agit – selon les différentes sources – de blessés légers qui sont actuellement pris en charge dans des hôpitaux.

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Tweet officiel de la marine ukrainienne confirmant une attaque en cours sur le navire Berdyansk.

Suite à ces événements, la Russie annonça avoir libéré le passage sous le Pont de Crimée le 26/11 au matin tout en détenant toujours – à l’heure de rédiger ces lignes – les trois navires ukrainiens arraisonnés.

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Les trois navires ukrainiens arraisonnés. Image@FSB Russia

Il est bien entendu évident que ceci est une version de l’histoire et que même si il a été fait usage de plusieurs sources différentes; la réalité sur le terrain ne peut être appréhendée aussi simplement. Il y a donc à prendre ces événements avec la plus grande des prudence et à garder dans un coin de sa tête que le conditionnel doit être de rigueur.

A qui profite le Crim(é)e?

Les événements d’hier soulèvent une question qui n’entraîne pas (encore?) de réponse définitive, au contraire même, si il semble que la Russie ait voulu fermement faire comprendre à l’Ukraine que la mer d’Azov est « sa » zone, il est difficile d’appréhender le but recherché par les ukrainiens. Surtout au vu du déséquilibre des forces en présence. Il est indéniable que la frustration des ukrainiens est grande (et parfaitement compréhensible!) par rapport à la présence des russes en Crimée, mais il est quand même des plus surprenant de voir l’Ukraine « créer » une crise et/ou tout du moins attiser les tensions dans une zone où elle n’est pas en position de force. Ou alors est-ce la Russie qui joue à se faire peur en bandant ses muscles et les affichant ostensiblement? Cette hypothèse serait cohérente avec l’augmentation des « interceptions » de navires de l’OTAN dans les eaux internationales à proximité des frontières russes ces derniers mois principalement en Mer Baltique. Ces interceptions ne sont pas une nouveauté en soi mais leurs fréquences, le nombres d’appareils engagés ainsi que l’emploi d’appareils ostensiblement armés indiquent un regain de tension certain.

Néanmoins ceci n’explique pas tout, il est d’ailleurs assez intéressant de voir que les relations entre la Russie et l’Ukraine sont entrée dans une ère de statut quo à tendance schizophrénique; en effet, alors que l’Ukraine se bat pour tenter de récupérer le Donbass (et à plus long terme la Crimée), la Russie est toujours actuellement le premier partenaire économique du pays malgré les sanctions en vigueur, idem en ce qui concerne sa dépendance à Gazprom pour se fournir en gaz dont l’Ukraine essaie de se défaire mais tout en voulant conserver le passage du gaz russe sur son territoire (générateur d’impôts utiles au budget de Kiev, il est vrai). Cette situation est d’ailleurs parfaitement résumée dans un article d’Andreï Kortounov relatif aux possibles futurs hypothétiques de l’Ukraine. Malgré toutes les divergences existant les deux pays, ces derniers sont toujours fortement liés et ce peu importe les déclarations politiques (qui sont plus souvent dans la posture que dans l’action concrète) des gouvernements respectifs.

Il n’empêche que ces événements sont aussi symptomatiques d’une certaine nervosité dans cette zone où Moscou semble avoir clairement mis au point une forme de guerre hybride comprenant un mélange de tracasseries administratives vis-à-vis des navires ukrainiens (et ce en violation flagrante avec le traité de décembre 2003), tout en mettant en place une forme de blocus économique indirect sur les ports de Marioupol et Berdiansk (ces derniers ne sont pas isolés puisque toujours accessibles par voie routière et ferroviaire); sachant que le premier est le point par lequel la sidérurgie ukrainienne exportait ses aciers et l’agriculture ses céréales tout en important son charbon depuis que la zone du Donbass n’est plus accessible aux industries ukrainiennes. En asphyxiant de la sorte la zone, les russes exacerbent encore plus la frustration exprimée par les ukrainiens de voir leur industries impactées de la sorte. L’aspect psychologique est également à prendre en ligne de compte: outre l’ajout d’une contrainte technique supplémentaire (maximum 35 m de hauteur pour les navires passant sous le Pont de Crimée), cet ouvrage d’art symbolise maintenant clairement la mainmise de Moscou sur la Crimée et sa ferme intention d’y rester sur le très long terme tuant ainsi tout espoir ukrainien de récupérer un jour la zone.

Par contre, d’un point de vue politique les récents événements sont susceptibles de répondre à plusieurs éléments;

  • Les prochaines élections présidentielles en Ukraine et l’absence quasi-complète de chances pour l’actuel président Poroshenko d’être réélu
  • La forte perte de popularité du président russe suite aux réformes des retraites
  • Le besoin de remettre le conflit en Ukraine sur le devant de la scène médiatique
  • Tentative de récupérer les plate-formes gazières ukrainiennes reprises par les russes

Premier élément à passer en revue, la tenue d’élections présidentielles en Ukraine le 31 mars 2019; selon de récents sondages, la probabilité de voir l’actuel président Petro Poroshenko (Петро Олексійович Порошенко) être réélu sont des plus faibles donc la tentation est grande d’effectuer une sorte de coup d’éclat lui permettant d’améliorer sa côte de popularité. La ficelle est grosse et peu crédible, cependant la volonté rapidement affichée en marge des événements du 25/11 de promulguer la loi martiale pour 60 jours et par truchement de suspendre les élections présidentielles semblait cohérente avec cette option. Le parlement ukrainien (Verkhovna Rada / Верховна Рада України) a examiné cette option le 26/11 et après réflexion a promulgué la loi martiale pour 30 jours (à partir du 28 novembre à 09h00 heure locale) sur une partie du territoire (dans 10 provinces qui sont les zones de conflits et/ou proches de la frontière russe) tout en confirmant la date des élections présidentielles. Bref, si cet argument ne peut pas être retenu à première vue, il y a quand même un calcul politicien derrière avec un président sortant qui essaie de récupérer la situation en vue de capitaliser électoralement dessus.

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Les zones impactées par la promulgation de la loi martiale en Ukraine. Image@C.Coelho / Media reports

Deuxième élément à passer en revue, la récente chute de popularité du président russe, Vladimir Poutine, suite à la promulgation de la réforme des retraites russes. Cette réforme hautement contestée en Russie doit voir l’âge légal de la retraite être relevé pour les hommes de 60 à 65 ans ce qui – vu l’espérance de vie des hommes russes située à 67 ans – impliquerait concrètement que ces derniers ne pourraient plus profiter de leur retraite. En ce qui concerne les femmes, ce relèvement verrait passer l’âge légal de retraite de 55 à 63 ans; si ceci est moins dramatique au niveau de leur espérance de vie, il poserait un problème plus fondamental: en effet, les grands-mères « jeunes retraitées » prennent en charge leurs petits enfants pendant que leurs parents travaillent. Si elles sont encore au travail, ce système de solidarité intra-familiale viendrait à s’écrouler avec toutes les conséquences que ça implique dans un pays qui manque cruellement d’installations d’accueil pour la petite enfance. Il n’est donc pas difficile de mieux appréhender cette baisse de popularité du président pour une réforme qui – bien que nécessaire eu égard au contexte économique local – est très mal perçue par la population russe. La tentation est donc grande pour le pouvoir russe d’instrumentaliser l’usage de la force par ses gardes-côtes dans le détroit de Kertch pour justifier la priorité budgétaire accordée aux forces armées russes au détriment d’autres pans de l’économie russe; tout en jouant sur la ritournelle classique de « la grandeur russe retrouvée« . L’argument peut paraître tiré par les cheveux à première vue mais vu le cynisme récurrent employé par le Kremlin, l’idée est loin d’être aussi improbable qu’il n’y paraît. A ce titre, il est d’ailleurs intéressant de voir que le président russe d’habitude si prolixe est étonnement discret sur ces événements.

Troisième élément à envisager, la volonté de remettre le conflit sur le devant de la scène médiatique; si il se confirme que les tensions dans la zone vont crescendo ces derniers mois, il faut admettre que la couverture médiatique de ce dernier est relativement faible. La situation géopolitique mondiale étant ce qu’elle est et le conflit local étant « vieux » (plus de quatre ans de combats à une époque où les médias passent d’un sujet à un autre toutes les dix minutes, c’est à considérer comme « vieux »); force est d’admettre que l’Ukraine et la Crimée étaient loin d’encore faire les grands titres. Ceci arrangeant bien Moscou qui pouvait continuer ses activités (notamment le rééquipement militaire de la zone) dans une quiétude relative; le retour à l’avant plan de cette crise permet à Kiev de mettre en avant le comportement des russes, rappeler aux occidentaux que cette crise est toujours en cours et accessoirement de pousser la candidature de l’Ukraine auprès de l’OTAN (autre pierre d’achoppement avec Moscou d’ailleurs).

Quatrième élément à prendre en ligne de compte, le potentiel gazier de la Mer Noire et de la Mer d’Azov; peu avant l’annexion de la Crimée, l’Ukraine plaçait de grands espoirs dans l’exploitation du potentiel en hydrocarbures (et plus spécifiquement le gaz) pour assurer son indépendance énergétique ainsi que pour générer des devises qui feraient le plus grand bien à son budget.

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Carte indiquant les champs gaziers et pétrolifères en Mer Noire. Image@Naftogaz

En mars 2014 a été fondé la société Chernomorneftegaz chargée d’assurer l’exploitation des champs gaziers et pétrolifères; cette société basée en Crimée a été « nationalisée » et reprise par la Russie le 29 novembre 2004, les installations relevant de cette société passant par la même occasion dans le giron russe.

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Vu le potentiel gazier de la Mer Noire, on comprend mieux les intérêts de Moscou pour la Crimée… Image@Lamont-Doherty Earth Observatory of Columbian University

Inutile d’indiquer que le potentiel gazier important de la zone semble avoir aiguisé l’appétit – souvent insatiable – de Moscou pour ce type de gisements. Fondant une bonne partie des leviers à disposition de sa politique étrangère sur l’exportation de matières premières; il est évident que les stocks en présence ne sont certainement pas étrangers dans le passage de la Crimée sous juridiction russe. Certes, les hydrocarbures ne justifient pas tout, mais la manne économique que ceci représente explique un peu mieux la militarisation croissante de la zone avec une Russie bien décidée à défendre ce qu’elle considère comme étant ses intérêts. Les combats d’il y a deux jours et la fermeture temporaire du détroit de Kertch sont également un moyen clair et net de montrer aux ukrainiens que les russes détiennent maintenant les clefs du détroit et que leur idée d’implanter une base navale à Marioupol ainsi que l’option de récupérer les plate-formes de Chernomorneftegaz sont de mauvaises idées.

Enfin une explication possible pour ces événements résiderait dans la réorganisation et le rééquipement des marines russes et ukrainiennes ainsi qu’une certaine confiance dans ses propres capacités retrouvée par les commandants de chaque pays. Entre la Marine Russe et sa flotte de la Mer Noire basée à Sevastopol qui a reçu notamment trois nouvelles frégates de la classe 11356 Admiral Grigorovich ainsi que des sous-marins diesel-électrique d’attaque de la classe 636.3 Varshavyanka, les gardes-côtes russes qui ont également reçus de nouveaux navires et la Marine Ukrainienne qui met en place un nouveau concept employant de plus petits navires rapides aptes à effectuer des attaques en groupe: le contexte est explosif, chacun souhaitant – à sa manière – en découdre. Bien que les forces russes en présence (Marine et Gardes-côtes) surclassent largement en termes capacitaires les forces ukrainiennes, il n’est pas impossible que cet excès de confiance chez chacun des protagonistes ait joué un rôle non-négligeable dans cette confrontation. On sent quand même une certaine nervosité de la part des russes qui ont peut-être tout simplement sur-réagit à une simple manoeuvre des navires ukrainiens; ce qui ne serait pas une première en la matière. A l’inverse, il peut également s’agir d’une tentative des ukrainiens de tester le dispositif russe en place pour évaluer leur temps de réaction, leurs méthodes d’action ainsi que les moyens d’y répondre. Au vu du résultat, gageons que des leçons seront tirées de cet événement surtout au vu de la rapidité avec laquelle les forces aériennes russes ont déployés des Su-25SM et Ka-52 sur zone.

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Deux Su-25SM du 960 ShAP de Primorsko-Akhtarsk en patrouille au-dessus du pont le 25/11. Image@Alexey Viktorovich Yagodinsky

En conclusion

Il n’y a pas de conclusion définitive pas plus qu’une cause unique qui peut-être pointée du doigt dans le net regain de tension des derniers jours; il s’agit d’un ensemble de facteurs mêlant à la fois des considérations bassement politiques, des considérations économiques, des considérations médiatiques, des considérations de fierté nationale et peut-être même un effet psychologique.

Si il est particulièrement évident que la Marine Ukrainienne ne fait absolument pas le poids face à la Marine Russe (au sens large); celle-ci n’ayant ni les moyens ni l’utilité de s’équiper comme la Russie, Kiev tient à garder le contrôle sur ses deux principaux ports situés sur la Mer d’Azov, ces derniers (surtout Marioupol) étant menacé par les combats dans le Donbass et la possibilité russe de créer une offensive par le mer via la Mer d’Azov sur les positions ukrainiennes. Avec l’entrée en service des frégates 11356 Admiral Grigorovich qui déploient des missiles Kalibr, c’est une possibilité qui n’est pas à négliger. Cependant, l’Ukraine est parfaitement au courant que la Crimée a été fortement militarisée depuis 2014 avec le renouvellement des composantes air basées sur place, l’implantation de systèmes A2/AD ainsi que de systèmes de défense côtiers: bref, largement de quoi interdire la Crimée, la Mer d’Azov ainsi qu’une bonne partie de la Mer Noire aux forces ukrainiennes.

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La frégate Admiral Grigorovich, tête de série de la classe éponyme. Image@Sputnik news

Néanmoins, la Russie sait également qu’elle ne doit pas « trop pousser bobonne »; déjà sous le coup de nombreuses sanctions économiques et malgré une relative accalmie sur ce front ces derniers mois, tout débordement de la part des russes entraînera ipso facto un nouveau rang de sanctions qui – même si leur efficacité peut encore être discutée – impacteraient encore un peu plus l’économie russe. Il est donc fort étonnant de voir une telle réaction de la part de la Russie dans un contexte où elle recherchait l’apaisement sur la scène internationale; l’hypothèse de l’instrumentalisation des événements par les présidents des deux pays dont la popularité est en chute libre prendrait donc pleinement son sens, ceci serait compréhensible dans le cas de l’Ukraine et ses élections présidentielles en mars 2019 mais plus difficilement pertinent dans le cas russe dont les prochaines élections présidentielles se tiendront en mars 2024 soit une éternité pour l’électeur. On peut également se poser légitimement la question de la loi martiale qui est promulguée pour 30 jours après trois blessés et la confiscation de trois bateaux alors que le conflit dans le Donbass a déjà charrié son lot de morts quotidiens sans que ça ne fasse sourciller le pouvoir en place.

En remettant le conflit sur le devant de la scène médiatique, l’Ukraine a réussi son pari bien involontaire de rappeler au monde que la situation sur place est encore loin d’être réglée malgré les violations quotidiennes des accords de Minsk (2015), que la souveraineté de la Russie sur la Crimée est un fait établi qui n’est pas reconnu par la communauté internationale et que la Russie est apte à neutraliser une partie de l’activité économique de l’Ukraine. En résumé; que la situation sur le terrain ne va pas en s’améliorant. Ce faisant, en ramenant le sujet sous la lumière des projecteurs internationaux le gouvernement ukrainien a pu jauger les réactions internationales; entre un silence assourdissant de la part des USA, un rappel à l’ordre affable et ferme de l’OTAN et des réactions de condamnations avec menaces de sanctions européennes supplémentaires; il ne semble pas que le sujet ait « passionné les foules ».

Et c’est bien là que nous conclurons ce sujet; le bouillonnant président américain toujours prompt à dégainer très rapidement son arme de communication favorite qu’est Twitter est d’un silence absolu sur la question même si il semble enfin sortir de sa réserve pas plus tard qu’en soirée mardi en menaçant de « peut-être » annuler sa rencontre avec le président russe dans le cadre du sommet du G20. Pourtant coutumier des déclarations matamoresques, ce dernier (à l’instar de son homologue russe) se veut très discret sur la question, ainsi que son administration alors que la question des gilets jaunes en France semble plus l’intéresser que le conflit dans l’Est de l’Ukraine. Il est vrai que les questions en jeu sont plus difficiles à appréhender et requièrent un effort intellectuel plus conséquent… Ou alors son administration fait comprendre à l’Europe et l’OTAN (ses cibles favorites ces dernières semaines) qu’il est temps de prendre leur destin en main. Gageons que le gouvernement ukrainien comprendra le sens de ce silence – notamment – sur sa candidature potentielle à l’OTAN et que la Russie ne profitera pas de l’occasion pour tirer ses propres conclusions et profiter de l’occasion pour transformer la Mer d’Azov en « mer intérieure russe ».

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