[Actu] Nouvelle commande de Su-34?

C’est le journal Izvestiya qui l’a annoncé en date du 28 mai, la Russie se prépare à signer une nouvelle commande de Sukhoï Su-34 (T-10V / Izd.66) portant sur 76 appareils à livrer entre 2021 et 2027; ces appareils étant à un standard modernisé qui sera repris sous le type Su-34M ou Su-34 NVO (le nom précis n’étant pas encore confirmé). Cette annonce n’est pas en soi surprenante, plusieurs sources ayant fait mention d’une commande en préparation depuis le début de l’année 2020 sans pour autant donner plus de détails sur cette dernière.

Entré en production en 2006, le Su-34 (code OTAN: Fullback) est un bombardier tactique (abordé en détails sur le blog dans le dossier relatif à ce dernier) qui trouve son origine dans le projet Su-27IB, variante spécialisée pour les frappes au sol dérivée du Su-27 et destinée à prendre la relève des Su-24(M). Les forces aériennes russes ont passé trois commandes pour ce dernier:

  • Une première commande portant sur 18 appareils en 2005, cette dernière étant annulée en 2008 suite au non-respect des délais de livraison
  • Une deuxième commande est passée le 10/11/2008 portant sur 32 avions à livrer entre 2010 et 2013
  • Une troisième commande est signée le 25/02/2012 et porte sur 92 appareils dont les livraisons doivent s’étaler jusqu’en 2020

C’est donc cette dernière commande qui arrive actuellement à son terme avec seulement un solde de quatre avions qui restent à livrer, ces derniers le seront dans le courant du mois de juin. L’approche de la fin du contrat en cours a poussé l’usine NAZ/NAPO de Novossibirsk où sont produits les Su-34 à se poser des questions quant à son avenir et ce depuis le milieu de l’année 2019. Plusieurs sources d’informations couplées à des rumeurs persistantes indiquant même que la production du Su-34 allait être stoppée et/ou transférée (dans un but de concentration des outils de production) au sein de l’usine KnAAZ de Komsomolsk-sur-l’Amour où sont produits les Su-35S et Su-57.

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Portant toujours la livrée dite « Serdyukov« , le Su-34 codé 20 Rouge est vu ici au décollage. Image@Dmitriy Ryazanov

Ces rumeurs débouchèrent même sur des questions officielles posées par les représentants syndicaux au responsables politiques locaux quant au devenir de l’usine: abandon de la production du Su-34? Transition vers la production d’appareils civils? Fermeture complète de l’usine? Finalement, plusieurs démentis seront communiqués, faisant sortir du bois les officiels locaux ainsi qu’UAC Russia, indiquant que l’usine continuerait à produire des avions et qu’une nouvelle commande portant sur un nombre réduit de Su-34 serait placée pour équiper les VKS (forces aériennes russes); cette commande étant initialement envisagée pour signature en octobre/novembre 2019.

Bien que l’usine NAZ voit sa charge de travail principale tourner autour du Su-34, l’usine travaille également sur plusieurs autres programmes, citons notamment:

  • Production de composants pour le SSJ-100
  • Production de composants et éléments de structure du Tu-160M2
  • Production de composants et éléments de structure du PAK DA
  • Production du drone lourd S-70 Okhotnik

On le voit donc, l’usine n’est pas exclusivement concentrée sur le Su-34, néanmoins une éventuelle perte/fin de sa production entraînerait une sérieuse réduction de la charge de travail et par conséquent du personnel employé. Bien que les rumeurs de transfert de la production du Su-34 aient été réfutées, il n’y a jamais de fumée sans feu: il y a fort à parier que les intérêts politiques sont intervenus pour maintenir une certaine charge de travail au sein de l’usine, le transfert et la concentration – à terme – au sein de l’usine KnAAZ ayant un intérêt économique et logistique évident.

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Emportant un lot de bombes ainsi que des pods Khibiny aux extrémités des ailes, le Su-34 codé 28 Rouge est vu ici au roulage. Image@Erik Romanenko

Conçu pour prendre la relève des Su-24(M) (code OTAN: Fencer), l’armée de l’air russe estimait ses besoins à environ deux cents appareils pour assurer le remplacement des derniers Su-24(M). Les commandes en cours portant sur un total de 124 appareils, quelques appareils ayant été perdus entre-temps suite à des accidents: il est clair que la cible des deux cents appareils était encore loin d’être atteinte. Bien que le Su-24M soit considéré comme un appareil efficace (mais onéreux à entretenir), ce dernier vieillit inexorablement et sa faible capacité d’auto-défense (emports missiles Air-Air et systèmes de guerre électronique) semble avoir poussé la Russie à poursuivre les commandes de Su-34.

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Le Su-34 présente un profil atypique mais les spotters russes savent comment le mettre en valeur. Image@Erik Romanenko

C’est en janvier 2020 que les premières informations plus concrètes sur une nouvelle variante du Su-34 sont apparues, le besoin de moderniser certaines parties de l’avion est identifié de longue date (la mention d’un Su-34M revenant à intervalles réguliers) mais sans pour autant avoir quitté le stade des déclarations. Les choses vont commencer à se concrétiser au début de 2020 avec les premières références à un Su-34 NVO (Новые Возможности / Lit. Nouvelles opportunités), les travaux portant principalement sur:

  • Un nouveau radar
  • Une nouvelle avionique (refonte du cockpit)
  • Un nouveau système de brouillage embarqué (variante du Khibiny)
  • L’ajout de la capacité d’emport de pods externes spécialisé pour la reconnaissance
  • L’augmentation des types de missiles pouvant être emportés

En résumé et sur base des déclarations disponibles, la cellule de l’appareil considérée comme toujours pertinente ne bénéficiera d’aucun travail particulier mais ce qui se trouve à l’intérieur de l’avion est revu en profondeur. Il apparaît clairement au vu des points à traiter que les RETEX (RETours d’EXpérience) du déploiement en Syrie servent de fil conducteur dans la modernisation des capacités de l’avion; le Su-34 n’ayant connu aucune perte durant le déploiement et ce malgré l’intensité avec laquelle il a été employé mais des petits défauts ont quand même été constatés. L’élément le plus significatif (outre les – fort logiques – remplacement du radar et refonte du cockpit) dans les travaux à effectuer porte sur l’intégration des trois pods externes UKR:

  • L’UKR-RL (Reconnaissance) contenant le radar à visée latérale M402 Pika-M
  • L’UKR-OE (Opto-électronique) contenant une caméra Antrakt-TV et un scanner infrarouge M433 Raduga-VM
  • L’UKR-RT (Radar/Intelligence Electronique) contenant le M400a qui est une variante du système Fraktsiya-4 déployé par le Tu-214R

Ces trois pods externes (implantés en position ventrale entre les réacteurs) présentent comme caractéristique commune d’être parfaitement interchangeables et fonctionnent via un bus de données unique qui échangent les données avec l’avion: ce faisant, les avions peuvent être équipés de n’importe lequel des trois sans nécessiter de travaux d’adaptations supplémentaires.

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Le prototype T-10V-7 codé 47 est vu ici avec le pod UKR-RL (radar Pika-M) en emport central. Image@Sergey Koptsev

Avec l’ajout de ces pods, le Su-34 va donc faire l’acquisition de capacités de reconnaissance qui lui font cruellement défaut actuellement. Le programme Su-34NVO si il n’a été communiqué qu’au début de l’année remonte en réalité au milieu de l’année 2019 et d’après ce document issu des avis officiels d’attribution russe porte sur une période de travaux et développement par le bureau d’études de Sukhoï, couvrant la période 2020-2025.

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Pour les lecteurs ne maîtrisant par le cyrillique: le « 10B » cyrillique se traduit en alphabet latin par « 10V » (code projet du Su-34 qui est classé T-10V) tandis que « HBO » cyrillique se traduit par « NVO » 

En réalité et si l’on remonte le temps légèrement, les décideurs russes savaient parfaitement qu’il y aurait une nouvelle commande de Su-34 puisqu’ils travaillaient sur la mise au point d’un contrat de recherche et développement d’une variante modernisée de ce dernier, en outre, plusieurs avis d’attribution récents (relayés sur le compte Twitter lié au blog) indiquaient que l’usine NAZ/NAPO procédait déjà à l’acquisitions de composants et matériaux pour une nouvelle production de Su-34, ce qui permettait déjà de voir que la production allait se poursuivre. Il semble qu’encore une fois, la machine médiatique se soit emballée avec tous les effets annexes liés alors qu’il n’y avait pas de raison réelle qu’elle le fasse, la seule question étant de savoir combien d’avions seraient commandés et sur quel délai.

Et l’article d’Izvestiya vient apporter les dernières réponses manquantes: l’armée de l’air russe recevra 76 Su-34 modernisés (le nom définitif du standard n’est pas connu) qui seront livrés jusqu’en 2027 garantissant un rythme annuel de livraisons situé entre 8 et 14 appareils; outre la possibilité de remplacer les appareils perdus par accident, ces avions permettront de rééquiper au-moins 6 escadrons de 12 avions soit d’assurer le remplacement du solde de Su-24M survivants ainsi que d’une bonne partie de la flotte de Su-24MR. Il fut mentionné il y a quelques mois que des Su-34 participeraient à la couverture aérienne de la Route du Nord: il sera intéressant de voir si certains avions rejoindront l’aéronavale russe (MA-VMF) ou si ces derniers resteront en dotation de la force aérienne. Il est important d’insister sur le fait que le contrat ferme n’a pas encore été signé, cette dernière est prévue pour les jours à venir: en attendant que ceci soit « gravé dans le marbre contractuel », les détails du contrat d’acquisition peuvent toujours évoluer.

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Vu la présence du grand blason en arrière du cockpit, il est impossible de rater l’appartenance de cet avion: le Su-34 codé 27 Rouge est basé à Shagol. Image@Ilya The Nightingale

Elément intéressant de cette commande à venir, elle sonne comme une sorte de contre-pied aux observateurs (?) prédisant une réduction importante des commandes militaires russes. Si il est clair que le taux de renouvellement de la force aérienne russe est important (on a dépassé les 75% d’avions neufs et/ou modernisés), il reste plusieurs types d’appareils à renouveler et une partie de la flotte « historique » héritée de l’URSS approche de sa fin de carrière. La première commande de 76 Su-57, la commande de 76 Su-34 ainsi que la commande prévue à moyen-terme de Su-35S (nombre indéterminé) et enfin le programme de modernisation des Su-30SM au standard Su-30SMD sont d’excellents indicateurs que l’effort budgétaire est loin de se réduire et l’on peut voir que la Russie travaille sur base de contrats à long terme couvrant toute la durée du GPV (2018-2027), ces contrats arrivant doucement mais certainement, on se dirige tout droit vers un volume d’investissement global qui ne sera pas aussi « réduit » qu’envisagé par certains.

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Quatre Su-34 affectés à la base de Shagol prennent part à la parade aérienne du 75ème anniversaire de la fin de la WWII à Ekaterinbourg. Image@Аркадий Катаев

L’arrivée d’une version modernisée du Su-34 va permettre à la force aérienne russe de retirer du service les Su-24MR qui ne disposent pas encore d’un remplaçant digne de ce nom; l’ajout de capacités de reconnaissance, de guerre électronique améliorées ainsi que d’un nouveau radar vont voir les performances offertes par le Fullback s’accroître significativement et faire de ce dernier une plate-forme moderne et pertinente. Lorsque le Su-34 a été conçu, ce dernier était envisagé comme une plate-forme optimisée pour les frappes Air-Sol et venait compléter les appareils optimisés pour les missions Air-Air que sont les Su-27 et MiG-29. Néanmoins, l’arrivée de variantes polyvalentes du Flanker que sont les Su-30SM et le Su-35S a vu la fenêtre de pertinence du Su-34 se réduire fortement: offrant des capacités d’emport et de rayon d’action similaires, la spécialisation du Su-34 rendait ce dernier moins attractif et ce principalement pour des forces aériennes plus modestes qui n’ont pas les moyens de s’offrir un appareil aussi spécialisé, ces dernières se tournant principalement vers le Su-30MKx (et variantes) pour renouveler leurs flottes.

A l’inverse, le Su-34, bien que proposé à l’exportation (et disposant d’une licence d’exportation) depuis plusieurs années, n’a toujours pas trouvé acquéreur en-dehors de la force aérienne russe (même l’aéronavale russe lui a préféré le Su-30SM pour remplacer ses Su-24(M) vieillissants, ceci pouvant éventuellement évoluer à terme); l’accroissement des capacités de guerre électronique, de brouillage et de reconnaissance couplé à des capacités Air-Air crédibles pourrait rendre ce dernier beaucoup plus attractif sur le marché de l’exportation.

A voir si les clients étrangers seront – enfin – intéressés par cette version revue de fond en comble du Fullback.