[Actu] Abandon des destroyers « Super Gorshkov » et croiseurs « Lider »?

La publication il y a quelques jours du rapport annuel 2019 du bureau d’études Severnoye PKB spécialisé dans les navires de surface de grand déplacement a fait couler pas mal d’encre notamment suite à son contenu où, si l’on en croit certaines sources, la Russie se serait décidée à abandonner les projets de destroyers Super-Gorshkov (Izd.22350M) et croiseurs Lider (Izd.23560). Il est vrai que suivre les actualités navales russes relève souvent de la gageure tellement les annonces se succèdent ces dernières se contredisant fréquemment que ce soit sur les intentions générales, les délais de livraison, les coûts des navires et/ou les affectations des bâtiments. Bref, il y a de quoi largement en perdre son cyrillique (ainsi que son latin) dès que l’on tente d’effectuer un suivi un peu sérieux de tous les projets en cours.

Cependant, la Russie à l’instar des autres pays dispose de textes législatifs et économiques qui obligent les entreprises à passer par des appels d’offres ainsi que de publier un rapport annuel; ces deux éléments permettant d’avoir une vue relativement précise (on parle de questions militaires, il reste donc des aspects qui ne sont pas disponibles aux quidams) des travaux en cours et à venir ainsi que des activités effectuées en rapport avec certains projets. Et c’est là que le rapport annuel 2019 du bureau d’études Severnoye PKB dont le texte intégral est disponible ici vient apporter plusieurs informations intéressantes sur les projets en cours ainsi que leur état d’avancement.

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Souvent présenté comme l’aspect possible des 22350M, ceci est improbable vu que cette illustration date de 2015 mais elle montre une nouvelle disposition envisagée des radars principaux sur les frégates 22350. Concern Morinformsystem – AGAT

Il est également utile de rappeler qu’un rapport annuel est destiné avant tout aux actionnaires de la société éditrice, par conséquent nous ne sommes pas face à un document rédigé par un média qui à un narratif à faire passer et/ou un lectorat à satisfaire; il est donc en général bourré de données brutes qu’il ne faut pas nécessairement chercher à interpréter pendant des heures. Et c’est là où en arrive à l’intérêt de la lecture (parfois très rébarbative, c’est un fait) de ce rapport.

(Avant de poursuivre la lecture, je préfère préciser que l’explication et l’analyse de ce type de documents se prête mal à une écriture fluide et agréable mais je vais néanmoins tenter de rendre le texte clair, concis, précis et pas trop indigeste. Mes excuses par avance si ce n’est pas entièrement le cas)

Les destroyers « Super-Gorshkov » (Izd.22350M) et les croiseurs « Lider » (Izd.23560)

Avant de poursuivre, il est nécessaire de détailler rapidement les deux classes de navires abordées.

Le croiseur Lider (Izd.23560) bien que présenté comme un destroyer (эскадренные миноносцы) en russe est un navire qui a été envisagé pour prendre la relève à terme des Orlan (Izd 1144.2 Kirov), Atlant (Izd.1164 Slava), Fregat (Izd.1155 Udaloy) et enfin Sarych (Izd.956 Sovremenny): bref de devenir le nouveau navire amiral de la flotte russe (porte-aéronefs excepté). Bien que plusieurs concepts aient été envisagés, la Russie semblait s’être décidée au début de 2019 sur un navire d’un déplacement de 19.000 tonnes, à propulsion nucléaire dont le design technique devait être achevé en 2022 pour une mise sur cale de la tête de série dans la foulée. Vu le déplacement envisagé de ce dernier, ses capacités océaniques ainsi que son armement (supposé) construit autour des UKSK et des S-500, on peut sans hésitations le classer dans la catégorie des croiseurs et non des destroyers.

Le destroyer Super-Gorshkov (Izd 22350M) dont le nom n’est bien évidemment pas définitif est un nouveau bâtiment basé sur les frégates Admiral Gorshkov (Izd.22350) et qui doit doit voir le déplacement augmenter à 7.000/8.000 tonnes (ceci variant selon les sources) tout en disposant de 48 cellules UKSK (soit le double des frégates Gorshkov à partir du cinquième bâtiment) ainsi que de radars modernisés, la chaîne cinématique reposant sur des turbines à gaz. Le but recherché pour la Marine Russe étant de disposer un navire embarquant un armement plus puissant et offrant de meilleures caractéristiques océaniques que leurs petites soeurs de la classe Admiral Gorshkov. Bien que présenté comme « frégates », on se trouve plus dans la catégorie d’un destroyer, ce dernier pouvant facilement assurer la relève des Fregat (Izd.1155 Udaloy) et des Sarych (Izd.956 Sovremenny).

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La maquette est belle… mais c’est la seule chose qu’on verra des Lider (Izd.23560) pendant encore plusieurs années. Image@?

Sans détailler l’ensemble du rapport (ce n’est pas le but de cet article), il est utile de passer en revue les points les plus importants du rapport, sachant que dès le départ, les choses sont précisées: l’année 2019 a été difficile pour le bureau d’études. En effet, le nombre de projets en cours fait que les ressources du bureau sont sous pression pour respecter les délais contractuels prescrits. Les projets réalisés en 2019 sont les suivants (page 5 et 6 du rapport):

  • Développement de la documentation et du support technique pour l’Admiral Nakhimov (Izd.1144.2M)
  • Développement du design préliminaire du projet Super-Gorshkov (Izd.22350M)
  • Développement de la documentation technique pour l’Admiral Chabanenko (Izd.1155.1)
  • Développement de la documentation technique pour le Marshal Shaposhnikov (Izd.1155M)
  • Développement de la documentation technique pour les frégates Admiral Gorshkov (Izd.22350)
  • Développement de la documentation technique pour les patrouilleurs Vasily Bykov  (Izd.22160)

En outre, le bureau travaille également sur le développement de la documentation technique ainsi que la mise en place du support technique pour la construction des frégates 7 et 8 de la classe Talwar (Izd.11356) destinées à la Marine Indienne qui seront produites directement en Inde. Enfin, on peut ajouter le fait que le bureau travaille sur le recours à plus grande échelle des technologies 3D (modélisation et impression).

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L’INS Trikand de la Marine Indienne est une frégate de la classe Talwar produite chez Yantar. Image@Wikipedia.com

Là où le rapport annuel commence à devenir plus intéressant (à partir de la page 16), c’est une fois que sont indiqués les principaux axes de développement sur base des produits présentant le plus de potentiel, il s’agit de:

  • Frégates des projets Admiral Gorshkov (Izd.22350) et Super-Gorshkov (Izd.22350M)
  • Destroyers du projet Lider (Izd.23560)
  • Navires de patrouille Vasily Bykov (Izd.22160)
  • Navires d’assaut amphibie (UDK) et grands navires de transport et débarquement (BDK)
  • Navires adaptés pour les conditions arctiques

Bref, et pour faire simple: les principaux créneaux ayant le plus de potentiel à offrir sont les navires militaires de grande taille et les navires pour exploitation en conditions arctiques. A noter qu’il y a déjà trois informations à retenir dans les propos exprimés;

(…) фрегаты различной модификации проектов 22350 и 22350М

(предусмотрены Программой кораблестроения и востребованы основным Заказчиком)

(…) frégates de diverses modifications des projets 22350 et 22350M

(inclus dans le programme de construction navale et revendiquées par le client principal)

(…) эскадренные миноносцы проекта 23560

(предусмотрены Программой кораблестроения в качестве корабля океанской зоны на среднесрочную перспективу)

(…) destroyers du projet 23560

(inclus dans le programme la construction navale à moyen terme en tant que navire de la zone océanique)

On voit rapidement l’intérêt de ces deux citations, d’un côté les frégates 22350/22350M sont reprises dans le programme de construction navale et « revendiquées » (Ndtr: « nécessaires ») tandis que les destroyers 23560, outre le fait qu’ils sont envisagés comme navires de la zone océanique, sont inclus dans le programme de construction navale à moyen-terme.

(…) универсальные десантные корабли, десантные корабли

(потребность удовлетворения запросов инозаказчика по кораблям данного типа, потенциальная возможность участия в кооперации с предприятиями отрасли при создании десантных кораблей для ВМФ)

(…) navires de débarquement universels, navires de débarquement

(répondre aux demandes des clients étrangers pour les navires de ce type, potentiel la possibilité de participer en coopération avec les entreprises de l’industrie à la création de navires de débarquement pour la Marine Russe)

En ce qui concerne les navires de débarquement (BDK) et des navires d’assaut amphibie (UDK), on parle de la capacité de travailler « en coopération avec les entreprises »: c’est un appel du pied – fort probablement – à l’égard de Zaliv et Zelenogolsk qui vont être chargés d’assurer la production des deux premiers UDK qui seront mis sur cales le 28 avril (date à confirmer) chez Zaliv et dont le design n‘est pas une production de Severnoye.

Lorsque le rapport annuel aborde la partie des perspectives à moyen-terme (3 ans et plus) au niveau de la charge de travail à la page 17;

Прогнозирование равномерной загрузки производственных мощностей Общества в рамках государственного оборонного заказа представляет существенную сложность в среднесрочной и долгосрочной перспективе (на период 3 лет и более), т.к. подвержено существенному изменению объемов заказов в рамках ежегодных корректировок программы государственного оборонного заказа.

Prévoir une charge uniforme des capacités de production de la Société dans le cadre du plan d’acquisition de l’état est un enjeu important à moyen et long terme (sur une durée de 3 ans ou plus), car tributaires de modifications importantes dans le volume des commandes découlant des ajustements annuels du plan d’acquisition de l’état.

A la suite, le rapport annuel précise en ce qui concerne les Izd.23560 (Lider);

– приостановка Заказчиком ранее планировавшегося развития работ (с объемами работ в 2017-2019 гг.) по проекту 23560 после завершения эскизного проекта 23560 в 2016 году

– suspension par le Client du développement de travaux  prévus (avec volume de travail en 2017-2019) sur le projet 23560 après l’achèvement de l’avant-projet 23560 en 2016 année

Et enfin, en ce qui concerne les Izd.22350M (Super-Gorshkov);

завершение эскизного проекта 22350М в 2019 году и отсутствие последующего решения Заказчика о начале планировавшихся на его основе работ

achèvement du design préliminaire du 22350M en 2019 et absence de décision du client sur la suite des travaux à réaliser sur base (du design préliminaire)

Doit-on pour autant lire dans ce rapport annuel un abandon des deux projets tel qu’annoncé par d’autres sources? La réponse semble plus évidente qu’on ne pourrait le croire. En effet, à aucun moment il n’est fait mention de l’abandon des deux projets. Par contre là où le document est très clair c’est sur le fait que le bureau d’études est soumis aux décisions du client, c-à-d: la Marine Russe. Et sur ces deux points également, le document ne laisse pas de place au doute: aucun travail sur le projet Lider n’a été effectué depuis 2016 et ce suite à la demande du client (ce qui contredit des annonces effectuées par des officiels russes entre-temps) tandis que le projet Super-Gorshkov voit son design réalisé à hauteur de 5%, ceci correspondant à l’achèvement du design préliminaire, le bureau d’études attendant la décision du client pour poursuivre les travaux cette dernière n’ayant pas encore eu lieu.

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A l’état de maquette pour encore de longues années. Un concept de croiseur Lider (Izd.23560) envisagé. Image@?

Bref et écrit autrement: les deux projets ne sont pas abandonnés (en ce sens qu’on jette les travaux aux oubliettes et que l’on passe à autre chose), le bureau d’études considérant même que ces deux navires font partie de ceux qui disposent du potentiel le plus important mais ils ne sont pas repris dans les perspectives financières immédiates du bureau d’études vu l’absence de décision (dans le cas du 22350M) ainsi que la décision de ne pas continuer (dans le cas du 23560). Aucun optimisme béat de ma part pas plus que de tentatives d’interprétation, les éléments présents dans le rapport annuel sont suffisamment évidents que pour nécessiter la moindre interprétation.

Au final, est-ce qu’il y a lieu de s’inquiéter sur l’avenir de la flotte hauturière russe? En réalité pas vraiment et moins encore qu’il y a quelques mois. En effet, la mise sur cale annoncée des deux premiers navires d’assaut amphibies (Izd.23900 UDK), de deux frégates Admiral Gorshkov supplémentaires (les navires 7 et 8), la sortie de modernisation avant la fin de l’année du Marshal Shaposhnikov (Izd.1155) modernisé avec des cellules verticales UKSK, le lancement de l’Admiral Nakhimov et enfin la mise sur cales de deux SSGN Yasen-M supplémentaires indiquent très clairement que la Marine Russe continue à capitaliser sur ses capacités hauturières même si ces dernières nécessiteront encore plusieurs années pour revenir à un niveau crédible.

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L’Admiral Nakhimov en modernisation, ce dernier sera remis à l’eau pour achèvement dans le courant de l’année. Image@SevMash

La dernière question qui nécessite une réponse: c’est de savoir « pourquoi » la Marine Russe retient ses décisions pour l’instant? Plusieurs facteurs interviennent, les questions économiques sont bien évidemment toujours présentes mais vu les mises sur cales à venir, il ne semble pas que ce soit la principale pierre d’achoppement, contrairement à ce que l’on pourrait croire… Par contre, l’absence de capacités de production disponibles au sein des principaux chantiers navals est un facteur beaucoup plus crédible, ces derniers tournent actuellement à plein régime:

  • Amurskiy Sudostroitelnyy Zavod travaille sur les corvettes Steregushchiy (Izd.20380) ainsi que les corvettes Karakurt (Izd.22800)
  • 35 SRZ (Zvezdochka) et 82 SRZ (Rosneft) travaillent sur les révisions générales et modernisations de navires de la Flotte du Nord
  • Baltiyskiy Zavod travaille sur les brises-glaces nucléaires Arktika (Izd.22220)
  • Severnaya Verf travaille sur les frégates Admiral Gorshkov (Izd.22350) ainsi que sur les corvettes Steregushchiy (Izd.20380) et Gremyashchiy (Izd.20385)
  • SevMash achève la modernisation de l’Admiral Nakhimov (Izd.1144.2M) et travaille sur les Boreï-A (Izd.955A) et Yasen-M (Izd.885M)
  • Yantar travaille sur les BDK Ivan Gren (Izd.11711) et sur les frégates Talwar (Izd.11356)
  • Zaliv va lancer les deux premiers UDK (Izd.23900) et travaille sur les patrouilleurs Vasily Bykov (Izd.22160) ainsi que sur les corvettes Karakurt (Izd.22800)
  • Zvezda est toujours en travaux et se concentre principalement sur la production de navires civils ainsi que sur les futurs brises-glaces Lider (Izd.10510)
  • Zvezdochka s’occupe des révisions générales et modernisations des sous-marins nucléaires

On se dirige donc fort probablement vers un décalage vers la droite du projet 22350M découlant des deux prérequis à atteindre avant de lancer le projet: la fin des travaux de modernisation/extension chez Severnaya Verf (ces derniers ont été retardés suite à la rupture du contrat de construction avec Metrostroy) ainsi que la production en série de turbines à gaz et réducteurs de fabrication russe. Si les dernières annonces se concrétisent, les travaux chez Severnaya Verf devraient s’achever vers 2021, le chantier naval souhaitera remplir la capacité disponible dès 2021 voire 2022; ceci serait donc parfaitement cohérent avec une mise sur cales d’un premier destroyer du projet 22350M à cet horizon, le délai permettant de réaliser les études nécessaires et de préparer la construction d’un navire tête de série… et cette théorie est confirmée par A.Rakhmanov, le patron d’OSK, qui table sur un début de construction en 2022.

Enfin, il reste un élément qui peut expliquer le retard connu par les deux projets: la charge de travail au bureau d’études Severnoye PKB: tout au long du rapport on peut voir que la charge principale de travail est représentée par les travaux de modernisation de l’Admiral Nakhimov (Izd.1144.2M), ce dernier devant être lancé en 2020 avec remise au service à l’horizon 2022 il apparaît donc fort logiquement que les équipes vont voir leur charge de travail diminuer… en outre, ayant travaillé sur un navire de gros déplacement, il est plus qu’évident qu’elles disposeront de compétences utiles à exploiter dans ce domaine. La fin des travaux en 2022 (et les incertitudes quant au sort du Piotr Velikiy) ainsi que le besoin de réorienter les équipes pourrait être un bon indicateur – sans certitudes absolues – que si la Marine Russe décide de reprendre les travaux sur le Lider, ces derniers ne se feraient pas avant 2022-2023: ce qui serait cohérent avec les déclarations du rapport annuel qui indiquent que ce dernier est inclus dans les projet à moyen-terme (pour rappel, l’actuel GPV doit s’achever en 2027 normalement).

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Maquette d’un concept envisagé de frégate Admiral Gorshkov avec déplacement augmenté. Image@?

Au final ce rapport annuel est utile à plus d’un titre: il permet de recontextualiser la situation par rapport aux nombreuses et souvent contradictoires annonces en matière de projets russes (on sait maintenant que les travaux sur le Lider sont interrompus depuis 2016) et il met le ministère de la défense indirectement au pied du mur en indiquant qu’on attend sa décision. En outre, il permet de voir que le bureau d’études bien que travaillant dans un secteur difficile (puisque soumis aux aléas des décisions militaires), ne manque pas de travail. Ce faisant, l’impact médiatique du rapport d’études semble avoir fait bouger les choses puisque les premières sources (ici) indiquant que les travaux sur les 22350M ne sont pas interrompus commencent à être publiées. On en revient donc au problème initial, il est souvent utile en ce qui concerne les annonces provenant de Russie de prendre le recul nécessaire et d’en revenir aux fondamentaux: la détermination des besoins et des moyens nécessaires. Or en la matière, la Marine Russe n’a pas besoin – actuellement – de croiseurs nucléaires de 19.000 tonnes mais bien de destroyers d’un déplacement de 8.000 tonnes venant compléter des frégates modernes de 5.000 tonnes: sa remontée capacitaire en matière de flotte hauturière ne pourra se faire que de manière progressive à tout point de vue, que ce soit au niveau de la conception, de la construction et enfin de l’exploitation des navires.