[Actu] Les frégates Admiral Gorshkov (Izd.22350)

Revenant régulièrement à l’avant-plan lorsque les questions de renouvellement de la flotte russe sont soulevées, les nouvelles frégates de la classe Admiral Gorshkov (Izd.22350) sont appelées à devenir le coeur « temporaire » de la flotte hauturière russe en attendant la mise au point de navires présentant un gabarit supérieur. Ayant connu une période de développement, de construction et de mise au point beaucoup plus longue qu’envisagée initialement, ayant pris de plein fouet la rupture des relations entre l’Ukraine et la Russie et les conséquences qui en découlèrent, bref, la création des frégates Admiral Gorshkov fut loin d’être une sinécure.

Envisagées à l’origine pour devenir le nouveau navire médian de la Flotte russe et construites autour des cellules de lancement verticales (UKSK dans la terminologie russe) permettant de mettre en oeuvre les missiles Oniks/Kalibr et sous peu Tsirkon, les frégates Admiral Gorshkov passent progressivement au stade de la production en série avec pas moins de six bâtiments en service, aux essais ou sur cales auxquelles viendront s’ajouter deux unités supplémentaires dont la mise sur cale dans le courant de cette année est confirmé ainsi que l’annonce de la poursuite de la série; il semble que les décideurs de la Marine aient enfin saisi tout l’intérêt qu’il y a de construire des navires en série et non de changer de design toutes les quatre unités produites…

La fin des essais et l’admission au service sous peu de l’Admiral Kasatonov, deuxième navire de cette classe et premier navire de série, le lancement dans quelques semaines de l’Admiral Golovko, troisième bâtiment de cette série ainsi que la mise sur cale annoncée de deux unités supplémentaires font que le moment est opportun de se pencher plus en avant sur cette classe de frégates.

Les frégates Admiral Gorshkov, rapide aperçu historique

La situation financière plus que complexe de la Russie durant la décennie 1990 ainsi que l’absence d’utilité (ou tout du moins la perception de celle-ci) font que les mises sur cale de navires neufs au cours de cette période se réduisirent comme peau de chagrin ce qui, couplé à la disparition de la chaîne logistique navale soviétique, entraîna un vieillissement accéléré de la flotte russe. Pourtant, les décideurs de la marine russe ne sont pas restés les bras croisés durant la décennie 1990-2000 puisque le besoin de renouveler la flotte de surface avait été clairement identifié à l’époque; ce besoin découlant notamment de l’arrivée des cellules de lancement verticales 3S14 UKSK qui, grâce à leur compacité, permirent de revoir les fondements de l’architecture navale russe en créant un nouveau design de frégates polyvalentes puissamment armées sans pour autant présenter un déplacement aussi important que leurs prédécesseurs.

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La frégate Admiral Gorshkov durant ses travaux d’achèvement, à quai, au chantier naval Severnaya Verf. Image@?

Avec le retour des budgets alloués aux questions militaires à l’aube des années 2000; les militaires russes vont relancer les commandes en mettant d’abord les bureaux d’études au travail pour leur proposer de nouveaux designs de navires. C’est en juin 2003 que le commandement de la Marine Russe (VMF) va approuver le design conceptuel d’une nouvelle classe de frégates dessinée par le bureau d’études Severnoye PDB sous l’égide de l’ingénieur en chef Dmitri Silantiev. Il faudra attendre le 28 février 2005 pour assister au lancement de l’appel d’offres concernant la construction d’une nouvelle classe de frégates; ce dernier étant finalement attribué au chantier naval Severnaya Verf (de Saint-Pétersbourg) qui obtint le contrat de construction de la première frégate en date du 21 octobre 2005.

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Cette vue avec l’Admiral Gorshkov à l’avant-plan et un Sarych en arrière-plan permet de voir les évolutions dans le secteur de l’architecture navale (ceci ne concernant pas que la Russie). Image@?

Lors de la mise sur cale du navire tête de série en date du 1er février 2006 sera dévoilé le nom de la nouvelle frégate; baptisée du nom de « Admiral de la Flotte d’Union Soviétique Gorshkov » et reprise dans la classe éponyme « Admiral Gorshkov » (code projet Izd.22350). Les prévisions tablaient sur une mise en service au sein des VMF au début de 2010 et les décideurs envisageaient l’acquisition dans le cadre du GPV 2011-2020 d’une dizaine de bâtiments avec comme objectif l’admission au service de vingt unités sur une période de temps de quinze à vingt ans. Les retards dans la construction vont rapidement apparaître et le lancement de la première unité n’aura lieu que le 29 octobre 2010 avec l’intention de livrer le bâtiment à la Marine Russe en 2011… ce plan étant amendé en 2011 avec une planification de la livraison en novembre 2012, ce délai étant clairement impossible à tenir vu l’état d’avancement des travaux au début de 2012. De retards en contretemps, la frégate ne débutera les essais constructeur (étape préliminaire avant les essais d’homologation étatiques) qu’en date du 18 novembre 2014.

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L’Admiral Gorshkov lors d’une de ses premières sorties en mer: on remarque le canon qui n’a pas encore été peint. Image@?

Bien que les essais concrets furent lancés à la fin de 2014, il faudra attendre encore pas moins de quatre ans pour assister à la remise de la frégate au client! En effet, suite à diverses difficultés techniques notamment de mise au point des nouveaux systèmes installés à bord, les essais du bâtiment vont durer beaucoup plus longtemps que prévu et ce n’est qu’en mars 2017 que la frégate entrera dans la dernière phase des essais d’homologation. Enfin, c’est le 26 juillet 2018 qu’est signé le certificat d’acceptation du navire, suivi en date du 28 juillet par la cérémonie de lever du drapeau de la Marine Russe permettant de l’admettre au service au sein de la Flotte du Nord (division 43 DRK) sur la base de Severomorsk.

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L’Admiral Kasatonov, première frégate de série de la classe Admiral Gorshkov. Image@TASS

Bien que cette classe de frégates fut fortement retardée, à l’instar de tous les navires mis sur cale post-1991 en Russie, les militaires ne sont pas restés les bras croisés puisque une commande portant sur trois frégates supplémentaires fut signée entre USC Russia et le ministère de la défense en date du 25 mars 2010. Cependant, cette commande avait déjà été anticipée par le chantier naval (elle était en discussion depuis plusieurs mois) et une deuxième frégate (en réalité, la première frégate de série) baptisée « Admiral de la Flotte Kasatonov » fut mise sur cale le 26 novembre 2009 (soit avant la signature du contrat d’acquisition) et lancée le 12 décembre 2014 avant de débuter ses premiers essais en mer Baltique fin décembre 2018; son admission au service est attendue pour la fin du premier semestre 2020 une fois les tests d’homologation achevés.

Les mises sur cales des frégates suivantes vont se succéder ; « Admiral Golovko » est mise sur cale le 1er février 2012, suivie de « Admiral de la Flotte d’Union Soviétique Isakov » mis sur cale le 14 novembre 2013. Alors que certaines sources indiquaient le fait que les frégates Admiral Gorshkov se limiteraient à quatre unités en vue de céder la place à des navires plus grands et plus modernes, la Russie a fait le choix de poursuivre la production en série pour l’instant. Ainsi, ce sont deux frégates supplémentaires dans une variante légèrement modifiée (accroissement du nombre de cellules verticales UKSK avec passage de seize à vingt-quatre) qui vont être mises sur cales simultanément le 23 avril 2019 en présence du président russe au sein du chantier naval Severnaya Verf. Répondant aux noms de « Admiral Amelko » et « Admiral Chichagov« , leur mise en service est attendue pour 2025-2026.

Et l’histoire ne va pas s’arrêter là, comme nous allons le voir un peu plus loin.

Les frégates Admiral Gorshkov ; un peu de technique

Frégates polyvalentes pouvant à être employées dans les zones côtières ainsi que dans les zones éloignées produites au sein du chantier naval Severnaya Verf de Saint-Pétersbourg, les frégates de la classe Admiral Gorshkov (Izd.22350) ont été conçues autour des cellules à lancement vertical 3S14 UKSK permettant de mettre en œuvre les missiles Oniks, Kalibr et Tsirkon. La coque est en acier avec emploi de matériaux composites, notamment du PVC et de la fibre de carbone, pour certaines parties des superstructures : la passerelle est située au milieu du bâtiment et est surmontée d’une mâture unique qui concentre la quasi intégralité des radars et capteurs employés par le navire.

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En comparaison avec ses prédécesseurs de l’époque soviétique, les frégates Gorshkov présentent une silhouette très épurée. Image@

En outre, elles ont été conçues et pensées en vue de réduire leur détectabilité avec mise en œuvre dans l’architecture générale du bâtiment de principes de réduction de la SER (Surface Equivalente Radar); les frégates Gorshkov bénéficient d’un traitement qui est radicalement à l’opposé des designs soviétiques intérieurs. Avec une silhouette basse, un mât radar intégré, des lignes très épurées ainsi que la mise en œuvre de matériaux composites dans sa structure; clairement on est loin de la silhouette des navires soviétiques et leur forêt d’antennes et de radars implantés parfois de manière anarchique sur le navire.

Du point de vue des dimensions principales, les chiffres suivants sont disponibles;

  • Longueur: 136 m
  • Largeur maximale: 16,4 m
  • Tirant d’eau: 4,5 m
  • Déplacement: 4.500 tonnes (normal) / 5.400 tonnes (maximum)
  • Autonomie: 4.500 milles
  • Endurance: 30 jours
  • Equipage: 185 personnes (possibilité de monter jusque 210 selon les besoins)

La chaîne cinématique est du type CODAG (COmbined Diesel And Gas) avec deux unités DGTA M55R et est basée, comme son nom l’indique, sur un mix de moteurs diesels Kolomna 10D49 couplés à des turbines à gaz Zorya-Mashproekt UGT-15000+ qui actionnent via deux réducteurs R055 et une ligne d’arbre couplée les deux hélices à cinq pales. L’ensemble développe un total de 54.400 Cv et permet au navire d’atteindre la vitesse maximale de 29 nœuds ou d’adopter une marche économique de 14 nœuds; de plus quatre génératrices diesel du type ADH-1000NK assurent l’alimentation électrique de la frégate. C’est le constructeur ukrainien Zorya-Mashproekt (Ukraine) qui a développé et mis au point la chaîne cinématique; cette dernière étant un mélange de moteurs diesels russes et de turbines à gaz et réducteurs d’origine ukrainienne; ce qui ne sera pas sans poser problèmes par la suite.

En effet, suite à la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée en 2014, l’Ukraine a décrété un embargo sur les exportations de matériels militaires vers la Russie, plaçant cette dernier dans une position délicate puisque son industrie n’a jamais été en mesure de produire des turbines à gaz navales de fortes puissances vu le recours aux productions ukrainiennes. Par conséquent, un onéreux programme de substitution fut initié permettant au pays d’acquérir les capacités de production de certains produits clefs dont elle n’avait pas la maîtrise ; les turbines à gaz navales en faisaient bien évidemment partie. Le pays fut d’ailleurs contraint et forcé d’investir dans ce secteur sinon il ne lui restait que la possibilité de la propulsion nucléaire (dont elle maîtrise toute la chaîne) pour équiper ses bâtiments cette option n’étant pas concevable pour une frégate: ceci entraînerait une explosion de la masse du bâtiment et la nécessité de redessiner tout le navire.

La chaîne cinématique des frégates Gorshkov fut directement impactée puisque les troisième et quatrième unité ont dû attendre la mise au point de la variante « russifiée » avant de voir leur construction se poursuivre, ceci entraînant d’ailleurs d’importants retards dans leur achèvement. La nouvelle chaîne cinématique, qui équipera tous les bâtiments à partir de l’Admiral Golovko, est toujours reprise sous le nom de M55R mais au lieu de disposer des turbines à gaz UGT-15000+ de Zorya-Mashproekt, ces dernières sont remplacées par une nouvelle turbine à gaz développée par Saturn, la M90FR dont la première unité a été livrée en février 2019. Cette dernière développe une puissance similaire à son homologue ukrainienne tout en étant légèrement plus économe au niveau de la consommation tout en bénéficiant d’une durée de vie allongée. Les réducteurs employés sont un nouveau modèle, le RO55R et sont étroitement dérivés du modèle originel mais produits en Russie. A noter qu’en ce qui concerne les réducteurs, la Russie semble avoir de grosses difficultés à les produire en nombre et dans les délais impartis ce qui pourrait à terme nécessiter de très gros investissements pour satisfaire la demande sous peine de devenir un goulot d’étranglement dans la construction navale russe: que ce soit pour les frégates Admiral Gorshkov ainsi que pour d’autres classes de navires.

C’est au niveau de l’armement embarqué que les frégates Gorshkov vont être caractéristiques de la construction navale russe contemporaine avec la mise en œuvre d’une batterie de nouveaux armements qui vont significativement complexifier la mise au point du navire mais en échange, ces nouveaux armements permettent de faire de cette frégate un bâtiment polyvalent disposant d’un armement équilibré; ce qui la distingue des navires « spécialisés » déployés par la Marine Soviétique, notamment le couple Udaloy/Sovremenny.

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Un aperçu des principaux armements et radars couplés (le code couleur du radar correspond à celui de l’armement lié) mis en oeuvre par les frégates Admiral Gorshkov. Image@? / Montage@RS

Les frégates Admiral Gorshkov sont construits autour de seize cellules UKSK-22350 installées en plage avant du navire et aptes à mettre en œuvre les missiles P-800 Oniks, 3M14/3M54/91RT2 Kalibr et 3M22 Tsirkon. Le guidage des missiles embarqués dans les cellules verticales est assuré par un radar 34K1 Monolit installé dans un dôme massif monté au-dessus de la passerelle de navigation, il semble également que ce radar puisse servir de back-up pour le contrôle de l’artillerie en cas de défaillance du radar dédié. A noter que lors de la mise au point de la classe Admiral Gorshkov, le missile 3M22 Tsirkon était toujours sur la table à dessin mais ce dernier fera bien partie de l’emport des Admiral Gorshkov, un test en ce sens ayant déjà été effectué, d’autres étant planifiés sous peu.

Les deux dernières frégates mises sur cales en 2019 voient le design évoluer avec ajout de huit cellules verticales supplémentaires; l’ensemble de la dotation du navire passant donc à vingt-quatre cellules UKSK-22350, ceci n’ayant qu’un impact marginal sur la masse totale du navire, les dimensions des bâtiments n’évoluant pas des suites de cet ajout. Il ne serait pas improbable que les quatre premières frégates bénéficient d’un rééquipement dans le cadre d’une révision générale/modernisation à mi-vie mais ceci n’est pas encore confirmé. A l’inverse, l’option des vingt-quatre cellules verticales devient la nouvelle norme pour les prochains bâtiments de cette classe qui seront mis sur cales à l’avenir.

Installé à la proue du navire se trouve un nouveau canon A-192M de 130 mm aux formes étudiées pour diminuer l’écho radar et capable d’atteindre des cibles terrestres et navales jusqu’à une distance de 23 Km cette distance se réduisant à 18 Km pour les cibles aériennes; l’ensemble est couplé au radar de tir dédié 5P-10 Puma. Installé latéralement dans la coque du navire à raison de deux lanceurs quadruples SM-588 pour torpilles de 324 mm; le système Paket-NK est un système hybride à la fois offensif et défensif employé pour attaquer les cibles sous-marines jusqu’à une distance de 10 Km ainsi que d’intercepter les torpilles lancées contre le navire.

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Cette vue en élévation de l’Admiral Gorshkov permet de voir l’implantation des cellules verticales ainsi que la concentration des radars sur une mâture centrale. Image@Tass

Répondant au nom de 9K96 Poliment-Redut, le système de défense anti-aérienne embarqué est une variante adaptée pour l’emploi en milieu naval du S-350 Vityaz, ce dernier faisant usage de missiles développés pour le système S-400. Composé de 32 cellules (4×8) de lancement verticales 3S97 installées en plage avant entre les cellules UKSK et le canon A-192M, le système Poliment-Redut peut mettre en œuvre les missiles 9M96E et 9M96E2 d’une portée maximale de 140 Km ainsi que le missile 9M100 d’une portée maximale de 15 Km ; le système peut emporter un seul missile 9M96E(2) par cellules ou quatre missiles 9M100 par cellules (quadpack) conférant au système une capacité maximale théorique de 32 missiles à longue portée ou 128 missiles à courte portée. Le système de lanceurs et de missiles porte le nom de Redut tandis que le radar associé, le 5P-20K est constitué de quatre antennes AESA plates, fonctionnant en Bande S, installées sur la mâture principale et couvrant une surface de 360° est mieux connu sous le nom de Poliment; d’où, par association, le nom du système. On remarquera que les frégates Gorshkov disposent d’un système SAM d’une portée maximale (140 Km) qu’on peut qualifier d’intermédiaire en comparaison avec le S-300F(M) déployé sur des navires de plus gros tonnage.

La défense rapprochée des frégates Gorshkov est assurée par deux modules 3M89 Palash installés à l’arrière du navire et équipés chacun de deux canons à tir rapide de 30 mm; en outre, deux mitrailleuses sur pieds MTPU de 14,5 mm sont également implantées à hauteur de la passerelle et sont chargées d’assurer la protection contre les embarcations légères à courte distance.

Et enfin, un hangar pouvant recevoir un hélicoptère Ka-27 (ou variantes Ka-29 et Ka-31R) est installé à la poupe où se trouve, fort logiquement, une plate-forme d’appontage.

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Une vue arrière de l’Admiral Gorshkov qui permet de voir les deux systèmes 3M89 Palash ainsi que le hangar à hélicoptères. Image@?

Outre les radars dédiés aux armements, les frégates Gorshkov disposent d’un radar principal tridimensionnel 5P-27 « Furke-4 » installé au sommet de la mâture (pour ne pas entrer en conflit avec les autres radars) et disposant d’une portée maximale de 130 Km qui est employé pour la recherche et la détection en surface et dans les airs des cibles à distance avant que les radars dédiés ne prennent le relais pour l’acquisition des cibles. Pour la navigation, trois radars Pal-N sont employés, ces derniers étant implantés en haut de la mâture de part et d’autre du radar Furke-4.

La détection des cibles sous-marines est assurée par un sonar Zarya-M implanté dans le bulbe d’étrave couplé à un sonar traîné Vinyetka-EM implanté à l’arrière du bâtiment. Enfin les frégates disposent d’un système de guerre électronique 5P-28 Prosvet-M qui est composé de contre-mesures anti-missiles KT-308-5 et KT-216, du système de brouillage KT-28 ainsi que du système de brouillage optique 5P-42 Filin.

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Le bulbe d’étrave d’une frégate Gorshkov où est logé le sonar Zarya-M. Image@?

Les frégates Admiral Gorshkov au sein de la Marine Russe

Dire que le développement des frégates Izd.22350 ne fut pas de tout repos serait un doux euphémisme ; il aura fallu pas moins de douze ans à la Russie pour mettre en service une frégate d’un déplacement de 5.400 tonnes, il s’agit très certainement d’un record en la matière. Certes la construction navale russe a été fortement impactée par la disparition de l’URSS et l’éclatement du secteur entre plusieurs pays pas (ou plus) nécessairement prêts à collaborer entre eux néanmoins la construction navale russe a également souffert de l’indécision chronique de ses décideurs, de calendriers préétablis totalement irréalistes, d’un financement parfois très erratique ainsi que d’une concurrence entre grands chantiers navals pour le moins délétère.

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L’Admiral Gorshkov avec son équipage prêt pour une revue militaire. Image@?

Les frégates Gorshkov sont le produit de cette époque : l’introduction simultanée de plusieurs nouveaux systèmes d’armements sur un nouveau design de navires de grande taille a vu la construction navale russe buter sur tous les écueils possibles. Entre son « réapprentissage » de la construction de navires de fort déplacement ainsi que le besoin de déverminer les nouveaux systèmes mis en œuvre ; il était inscrit dans les astres que la tâche allait s’avérer dantesque – ce qui fut effectivement le cas – , surtout en ce qui concerne un secteur qui est notoirement inefficace au niveau des délais de production en comparaison avec les homologues d’autres pays.

Les frégates Admiral Grigorovich (Izd.11356); la substitution inachevée

Les russes ont fait preuve d’un peu de réalisme dans le projet des frégates Gorshkov; voyant que le retard s’accroissait de manière quasi-exponentielle, la décision fut prise de mettre rapidement sur cale une série de six frégates « moins modernes » mais basées sur un design éprouvé exporté en Inde (les Izd.11356 Talwar) et adaptées aux besoins russes: les frégates Admiral Grigorovich / Адмирал Григорович (Izd.11356). Le but recherché étant de disposer d’une «sortie de secours» en cas d’échec de la mise au point des frégates Admiral Gorshkov.

Dérivant fortement des frégates de la classe Burevestnik (Izd.1135), dans la classification OTAN Krivak I à IV, les frégates 11356 sont produites au sein du chantier naval Yantar de Kaliningrad. Disposant d’un déplacement standard de 3.620 tonnes et d’un déplacement maximal de 4.035 tonnes l’armement principal est composé de huit cellules verticales UKSK ainsi que du système SAM à moyenne portée Shtil-1, la chaîne cinématique est construite autour de turbines à gaz et réducteurs provenant de chez Zorya-Mashproekt (Ukraine). Deux séries de trois unités vont être commandées en vue de rééquiper la Flotte de la Mer Noire.

Ironie du sort, les frégates Admiral Grigorovich verront leur production limitée à trois unités suite à l’impossibilité pour la Russie d’obtenir l’ensemble des turbines à gaz ukrainiennes prévues pour équiper les unités produites mais non-achevées lors de la rupture des relations entre l’Ukraine et la Russie; les trois coques inachevées sont stockées depuis 2015 au sein du chantier naval Yantar de Kaliningrad, deux d’entre-elles ont été revendues à l’Inde et sont actuellement en rééquipement selon les besoins indiens, la dernière coque est stockée mais sans que l’on sache ce qu’il adviendra d’elle.

Les trois Admiral Grigorovich en service ont été admis au service entre mars 2016 et décembre 2017 au sein de la flotte de la Mer Noire et ils répondent au noms de:

  • Admiral Grigorovich
  • Admiral Essen
  • Admiral Makarov

Depuis leur mise en service, les navires ont été déployés à plusieurs reprises en Mer Noire ainsi qu’en Mer Méditerranée où ils effectuèrent notamment des tirs de missiles Kalibr sur des positions de Daesh en Syrie.

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La frégate tête de série de la classe éponyme: l’Admiral Grigorovich. Image@?

Navire tête de série, la frégate Admiral Gorshkov sera finalement admise au service au sein de la Flotte du Nord en date du 28 juillet 2018; lancée quatre ans après la tête de série en 2014, la deuxième frégate et par conséquent premier navire de série, l’Admiral Kasatonov termine actuellement ses essais étatiques avant d’entrer dans la dotation de la Flotte du Nord au sein de la 43 DRK de Severomorsk, ceci devant logiquement intervenir dans le courant de l’année 2020.

Annoncé pour 2020 également, le lancement dans quelques semaines de la frégate Admiral Golovko marquera une étape importante pour la classe Admiral Gorshkov puisqu’il s’agira de la première unité équipée d’une chaîne cinématique intégralement russe faisant usage des turbines à gaz Saturn M90FR et des réducteurs RO55R.  Il faudra certainement s’attendre à une longue campagne de tests pour celle-ci vu les mises au point et réglages qui vont s’imposer pour fiabiliser ces deux technologies qui sont « jeunes » pour la Russie d’un point de niveau de la production industrielle. L’Amiral Isakov devrait voir son lancement intervenir en 2022 avec une éventuelle mise en service à l’horizon 2023, ceci dépendant bien évidemment de la réalisation rapide des tests de la chaîne cinématique russe en comptant qu’il n’y ait pas de problèmes particuliers rencontrés durant ces derniers.

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L’Admiral Golovko en cours de peinture avant lancement. Image@nordsy.spb.ru

Les deux années que sont 2019 et 2020 vont présenter une similitude quasi-millimétrique en ce qui concerne la classe de frégates Admiral Gorshkov: le 23 avril 2019 vit la mise sur cales, en présence du président russe, de deux frégates supplémentaires; les Admiral Amelko et Admiral Chichagov avec une mise en service attendue à l’horizon 2025-2026 tandis que l’on devrait assister en date du 28 avril 2020 à la mise sur cales de deux frégates Admiral Gorshkov dont les noms sont toujours actuellement inconnus. Ceci tendant à confirmer l’option choisie par les décideurs de la Marine Russe de poursuivre les séries en cours tout en assurant une production continue de certaines classes de navires pour pourvoir à ses besoins.

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En conclusion

L’actualité des frégates Admiral Gorshkov a pris un sérieux coup d’accélérateur ces dernières semaines avec plusieurs annonces qui sont à la fois pertinente et d’autres qui ont de quoi laisser plus perplexe. Outre la mise sur cale annoncée de deux frégates supplémentaires, la Marine Russe semble enfin se diriger vers la mise en place d’un plan de production plus régulier avec la construction de « grandes » séries de navires et non plus de petits groupes de navires se différenciant les uns des autres mais présentant des caractéristiques similaires. Outre l’aspect logique évident de cette décision, il est fort probable qu’il y ait également une motivation économique derrière; la production d’une plus grande série standardisée de navires permettant de diminuer les coûts de production. Sachant que le chantier naval Severnaya Verf dispose pour l’instant de la possibilité de produire quatre frégates Admiral Gorshkov simultanément, qu’il y en a trois sur cales en ce moment (Admiral Isakov, Amelko et Chichagov), la mise sur cale de deux unités supplémentaires sera temporairement limitée (pour une unité tout du moins) et conditionnée au lancement de l’Admiral Isakov prévu pour 2021.

Cette limitation au niveau de la capacité de production est amenée à disparaître d’ici un an ou deux avec les travaux de modernisation et d’extension en cours au sein du chantier naval Severnaya Verf qui déboucheront sur un accroissement significatif de la capacité de production de navires ainsi que des tonnages et dimensions des navires pouvant être produits. Même si il semble que cette capacité soit dédiée en priorité pour les futurs destroyers Izd.22350M « Super-Gorshkov » voire à plus long-terme les croiseurs Izd.23560 Lider, il n’empêche que cette capacité supplémentaire sera la bienvenue pour accélérer le renouvellement de la flotte de surface russe avec des navires de plus gros tonnage; l’idéal serait bien évidemment dans le cas des frégates Admiral Gorshkov de répartir la construction de manière simultanée sur plusieurs chantiers navals mais les habitudes russes de concentration de la production ont manifestement de beaux jours devant elles ceci impactant de manière significative la capacité de renouvellement de la Marine. Il n’empêche que la poursuite de la série est une bonne nouvelle pour les VMF, il restera encore à solutionner les problèmes de capacité de production des réducteurs nécessaires ainsi qu’accélérer la vitesse de production des navires (actuellement environ huit ans de délai pour produire une frégate de 5.400 tonnes de déplacement) pour disposer d’un programme solide et efficace à même de satisfaire les besoins de la Marine Russe.

Par contre, la décision d’affecter des frégates Admiral Gorshkov au sein de la Flotte de la Mer Noire a de quoi laisser perplexe; si l’arrêt prématuré de la production des Admiral Grigorovich a directement impacté la Flotte de la Mer Noire qui n’a pas pu recevoir la dotation complète qui lui était destinée, l’affectation prévue de frégates Admiral Gorshkov va directement déforcer les deux flottes principales (du Nord et du Pacifique) qui ont un besoin important de navires offrants de grandes capacités océaniques; la navigation autour du globe effectuée il y a quelques mois par la frégate Admiral Gorshkov visant d’ailleurs à tester cette capacité de déploiement au long cours. La Mer Noire et indirectement la Mer Méditerranée ont acquis une importance stratégique importante ces dernières années notamment des suites de l’intervention russe en Syrie et de la présence d’installations russes « permanentes »; la Mer Noire étant quasiment devenue de facto une mer intérieure russe depuis l’annexion de la Crimée. Le réarmement de la Crimée et de la Mer Noire que ce soit par la Marine ou les Forces Aériennes sont des réalités tangibles mais le déploiement de frégates Admiral Gorshkov avec leur grande endurance (pour des frégates) ainsi qu’un armement puissant semblent être un gaspillage de moyens surtout au vu du fait qu’au même moment la Flotte du Pacifique (couvrant une zone beaucoup plus importante que la Flotte de la Mer Noire) va recevoir des corvettes de la classe Gremyashchiy / Гремящий (Izd.20385) qui disposent de la même capacité d’emport en UKSK que les frégates de la classe Grigorovich tout en ne disposant pas de la même endurance (ne parlons même pas de la capacité anti-aérienne) et ce alors qu’encore très récemment la Marine Russe a fait état de sa volonté de rééquiper et augmenter le nombre de SNLE disponibles au sein de la Flotte du Pacifique, navires qui nécessiteront en vue d’être déployés en toute sécurité de disposer d’une escorte fiable offrant une bonne endurance.

En l’absence de navires hauturiers modernes offrant un déplacement ainsi qu’une endurance supérieurs la Marine Russe doit bricoler avec les moyens du bord cependant on ne peut qu’être circonspect face à cette décision; cette dernière aurait beaucoup plus de sens si la Marine disposait déjà de plusieurs navires en service mais avec seulement deux bâtiments (Gorshkov et Kasatonov) en service en 2020 et quatre unités en service à l’horizon 2023 (Golovko et Isakov), il serait beaucoup plus pertinent d’affecter lesdits bâtiments au sein des Flottes du Nord et du Pacifique comme prévu initialement surtout au vu de l’état, de l’âge et de la disponibilité des navires de surface présents au sein de ces deux flottes.

Au final, bien que le développement de cette classe de frégate a été pour le moins complexe, la Russie semble adopter une position plus rationnelle (en partie) avec l’accroissement du nombre de cellules verticales UKSK offrant un punch offensif augmenté, l’exploitation des capacités hauturières de cette classe et enfin une construction en série qui devrait – en toute théorie – diminuer les temps (et donc les coûts) de production. Quinze ans après le lancement du projet, il était temps que la Marine Russe se décide enfin à mettre un peu d’ordre dans son programme de construction et de rééquipement; le vieillissement des navires de surface disponibles étant de plus en plus flagrant surtout en comparaison avec certains de ses voisins qui modernisent rapidement leurs effectifs disponibles.