[Actu] MiG-31K et missile Kinzhal: où en est-on?

Présenté le 1er mars 2018 par le Président Russe, Vladimir Poutine, le nouveau missile Kinzhal (dont le code projet fréquemment employé mais jamais confirmé Kh-47M2 est soumis à discussions) est un ALBM (Air-Launched Ballistic Missile) hypersonique, basé sur le missile 9M723 du système Iskander dont le but est d’effectuer des frappes anti-navires de surface ou des frappes au sol avec une tête conventionnelle bien que disposant également de la possibilité de recevoir une charge nucléaire.

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Le MiG-31K codé 97 Rouge que l’on voit ici transporte un missile Kinzhal (et non une maquette de ce dernier). Image@Alexander Kopitar

Conçu pour être déployé au départ d’une variante dédiée du MiG-31, le MiG-31K (Izd.06), ce vecteur offrant comme avantage de servir « d’accélérateur » pour le missile agissant comme un sorte de premier étage de lancement permettant d’augmenter le rayon d’action du missile. N’étant pas conçu à la base pour emporter un tel missile aussi massif, le MiG-31K voit sa capacité d’emport restreinte à un seul missile Kinzhal; pour compenser cette limitation, les Russes travaillent actuellement à l’intégration du Kinzhal sur plusieurs plate-formes: Tu-22M3M, Tu-160M(2) et éventuellement le Su-57. En ce qui concerne ce dernier, l’emport du Kinzhal sera conditionné à la réalisation de gros travaux sur le missile pour permettre à ce dernier d’être emporté dans les soutes internes.

Le Kinzhal est un missile hypersonique (apte à une vitesse supérieure à Mach 5) dérivé du missile 9M723 équipant le système Iskander. Sur base des images disponibles, le Kinzhal ressemble fortement au 9M723 les principales différences visibles étant une section arrière redessinée et des ailettes de guidage modifiées pour permettre le montage du missile sous le MiG-31K.

En ce qui concerne le MiG-31K, ce dernier est obtenu au départ de MiG-31DZ transformés, cette variante du MiG-31 ne pouvant pas être transformée au standard MiG-31BM. Ceci permettant donc de ne pas toucher à la flotte de MiG-31BM tout en la suppléant avec des MiG-31K.

Sur base des performances du missiles 9M723, on peut déduire que le nouveau missile Kinzhal dispose des caractéristiques suivantes:

  • Longueur: 7,7 m
  • Masse: estimée entre 3,8 et 4,2 tonnes (en fonction de la charge offensive du missile)
  • Capacité de manoeuvres évasives en phase finale du vol: 30G
  • Autonomie: 2.000 Km (varie selon le vecteur)
  • Vitesse maximale: Mach 10
  • Guidage inertiel pour la phase de vol
  • Guidage final pouvant être soit optique (cible fixe) soit par radar (cible mobile)
  • Charge offensive: conventionnelle ou nucléaire

Ces informations étant à prendre avec les réserves de rigueur vu l’absence d’informations officielles sur ces derniers.

Lorsque les premières images du Kinzhal ont été publiées, les informations sur le nombre de MiG-31K disponibles étaient pour le moins restreintes: depuis, via recoupement des photos publiées, on peut déterminer avec certitude l’existence d’au-moins dix MiG-31K appartenant à la Force aérienne russe (VKS) basés dans le district militaire sud et servant pour les essais du couple MiG-31K/Kinzhal, pour la mise au point des doctrines d’emploi ainsi que pour les entraînements des pilotes (le MiG-31K de part l’encombrement de sa charge ventrale nécessite pour les pilotes de décoller de manière plus douce que sur un MiG-31). En outre, le constructeur RSK MiG dispose d’un prototype (le 592 Bleu) employé pour les essais ainsi que pour toutes autres modifications nécessaires.

MiG-31K

Et donc deux ans après les premières annonces où en est-on concrètement sur le programme Kinzhal?

Contrairement au début du programme où les photos des MiG-31K étaient pour le moins rare, en deux ans il a été possible d’obtenir des photos plus détaillées des avions et des missiles (permettant de voir la différence entre les maquettes et les missiles) malgré le fait qu’aucun détail technique précis sur ces derniers n’ait été communiqué. De plus, plusieurs informations récentes intéressantes ont été publiées et méritent que l’on s’attarde dessus.

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Le MiG-31K codé 92 Rouge transporte une maquette du missile Kinzhal. Image@Vladimir Yazynin (Vovanko)

Fin 2019 est tombé la confirmation de ce qui semble pour le moins logique: l’aéronavale russe (MA-VMF) recevra des MiG-31K, les deux bases retenues étant fort logiquement (puisque déjà équipées de MiG-31BM):

  • Monchegorsk au sein de la Flotte du Nord (Olenegorsk est une autre option)
  • Yelizovo au sein de la Flotte du Pacifique
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En bleu, on peut voir les deux implantations envisagées pour l’aéronavale russe et en orange l’implantation pour la force aérienne. Image@GMaps / Montage@RS

Avec ce rééquipement, l’aéronavale russe récupérera une capacité de frappes anti-navires de surface à longue distance qu’elle avait perdue avec le passage des Tu-22M3 dans le giron des forces aériennes (VKS / DA). Vu les implantations envisagées pour les MiG-31K des MA-VMF et l’autonomie de 2.000 Km offert par le couple vecteur/missile, on voit clairement que la Russie poursuit sa politique de protection des « bastions » avec les appareils de Monchegorsk aptes à couvrir toute la zone allant des côtes de l’Islande à l’Arctique tandis que les appareils de Yelizovo peuvent couvrir toute la mer d’Okhotsk ainsi qu’une partie de l’Océan Pacifique. Certes, le Kinzhal n’est pas un « game changer » mais il apporte une capacité offensive à longue distance crédible et efficace qui manque actuellement cruellement à l’aéronavale russe. En outre, l’arrivée de cet équipement marque une autre nouveauté pour les MA-VMF: l’augmentation progressive des effectifs. Tant qu’à présent le renouvellement de la flotte de l’aéronavale se faisait dans un format globalement identique mais il semble qu’avec l’accroissement des tensions avec le voisinage ainsi que l’augmentation de l’activité militaire aux frontières russes, l’aéronavale soit entrée dans une phase (certes lente) d’expansion. Cependant, aucun calendrier précis n’a été communiqué quand à la mise en service des MiG-31K au sein des MA-VMF.

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Deux MiG-31K, le 90 Rouge en compagnie du 92 Rouge transportant chacun une maquette du missile Kinzhal. Image@Artyom Anikeev

La Russie n’a pas attendu l’arrivée des premiers appareils dans la dotation des MA-VMF pour tester le missile Kinzhal dans le Nord du pays et dans la zone Arctique: fin novembre 2019, un essais a été réalisé par un MiG-31K au départ de la base d’Olenegorsk et avec pour cible la zone de tir de Pemboy (près de Vorkuta), la distance parcourue par le missile étant d’environ 500 Km.

Les forces aériennes russes ne sont pas en reste puisqu’une annonce récente fait état du déploiement dès 2024 de MiG-31K au sein des VKS sur la base de Kansk (Kraï de Krasnoyarsk) relevant au district militaire central. Cette annonce a de quoi surprendre vu que le Kinzhal est mis en avant pour ses capacités de frappes anti-navires de surface néanmoins en tant que missile dérivé du 9M723 de l’Iskander, ce dernier étant à l’origine conçu pour réaliser des frappes au sol, il n’y a donc pas de raisons que le Kinzhal ne puisse pas en faire de même. Ce qui est plus étonnant par contre c’est la position de cette base qui fait face à la Mongolie, le Kazakhstan ainsi que la Chine, c-à-d des pays qui entretiennent des relations cordiales voire bonnes avec la Russie. Néanmoins, les bonnes relations entre voisins n’ont jamais empêchées les russes de rester prudents et de conserver un certain niveau d’équipements dans des zones d’apparence moins exposées: la base de Kansk abritant déjà des MiG-31BM, cet argument a clairement du jouer en faveur de cette implantation.

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Cette vue du dessous de deux MiG-31K permet de mieux appréhender la taille importante du Kinzhal, le MiG-31 n’étant pas une « petite » (sic) plate-forme à la base. Image@Max Bryansky

D’un point de vue des vecteurs du missile Kinzhal, deux ans après la sortie de ce dernier, on n’en sait toujours pas plus sur l’emport de ce dernier par le Tu-22M3M néanmoins vu qu’il se trouve toujours au stade des essais préliminaires, il faudra encore patienter avant d’en savoir plus sur ce vecteur. Par contre, de manière assez inattendue, la Russie confirme réfléchir à l’option d’équiper le Tu-160M (variante modernisée) du missile Kinzhal.

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Le MiG-31K codé 97 Rouge est vu ici à Kubinka. Image@Anatoly Burtsev

Au final, deux ans après les premières annonces, on voit que le missile Kinzhal poursuit très tranquillement son petit bonhomme de chemin, avec sa mise en service prévue à terme au sein de trois bases dont deux de l’aéronavale russe, en poursuivant les entraînements et la mise au point des doctrines d’emploi indiquant donc que cet armement passe du stade expérimental au stade opérationnel. Enfin, l’emploi des MiG-31K permet de revaloriser judicieusement les MiG-31DZ qui sont considérés inaptes à la modernisation au standard MiG-31BM: en procédant de la sorte, les ingénieurs russes peuvent proposer une solution peu onéreuse et pouvant être mise en place rapidement (les cellules sont déjà disponibles) pour accroître significativement la capacité de frappe anti-navires de surface/au sol à grande distance dans des zones très sensibles (ou perçues comme telles). En attendant des solutions plus polyvalentes sur base du Su-34M ou du Su-57? A voir.