[Actu] Incendie à bord de l’Admiral Kuznetsov

L’histoire contemporaine du seul « croiseur lourd porte-aéronefs » (porte-avions, ce sera plus simple) russe, l’Admiral Kuznetsov (Izd.1143.5) est jalonnée de moments forts dont une bonne partie ne sont malheureusement que peu glorieux; le navire, connu sous le sobriquet Kuzya, ayant été frappé de plein fouet soit par le manque de moyens pour assurer son maintien en conditions opérationnelles soit d’installations techniques permettant d’assurer son entretien soit d’un désintérêt certain dans le chef des décideurs russes à son égard. Certains n’hésitent pas à parler de navire maudit vu le nombre de problèmes rencontrés par ce dernier durant les dernières années: n’étant pas de nature superstitieuse, je préfère voir dans ces incidents répétés l’accumulation de toutes les mauvaises et/ou absence de décisions de la part de la Marine Russe ainsi que d’un laxisme généralisé souvent pointé du doigt de la part de la construction navale russe.

1046887977
Le Kuzya dans de meilleures circonstances. Image@Sputnik

Fort logiquement, il apparaît qu’on ne peut pas légitimement tirer sur le pianiste; la Russie et principalement sa construction navale ont connu une longue traversée du désert entre 1990 et 2000, cette dernière ayant laissé des solides traces dans un secteur techniquement délicat où le moindre faux pas peut souvent mener à la perte complète d’un bâtiment en très peu de temps. La longue traversée du désert n’explique pas plus qu’elle ne justifie la récurrence d’incendies à bord de navires en cours de rénovation, ces incendies ayant une fâcheuse tendance à devenir la norme en matière de construction navale russe.

Largement relayé par la presse nationale et internationale, l’Admiral Kuznetsov est donc le dernier navire (en date) à succomber à la sinistre tradition russe d’incendies durant des travaux de rénovation avec un départ de feu à bord de ce dernier en date du 12 décembre en matinée durant des travaux de soudure effectués à son bord. Bien que les différentes sources consultées véhiculent parfois des informations contradictoires, les éléments suivants semblent déjà établis:

  • Le feu a pris durant des travaux de soudures dans un compartiment électrique sur le huitième pont du bâtiment
  • Des étincelles créées pendant les travaux de soudure seraient tombées sur du fioul résiduel qui n’avait pas été évacué du navire
  • Les ouvriers et militaires présents ont essayé de circonscrire l’incendie mais sans résultat
  • D’abord limité à une zone restreinte, l’incendie s’est étendu à une plus large zone: on parlait initialement de 120 m² impactés, d’autres sources parlent maintenant de 600 m²
  • Le nombre de victimes d’abord limité a été revu à la hausse: on parle maintenant de 12 « victimes » (dans le sens « blessés ») ainsi qu’un décès confirmé et une personne disparue qui est un capitaine de 3ème rang de la Marine Russe

Il semble qu’à l’heure de rédiger ces lignes l’incendie ne soit pas encore (complètement?) circonscrit. Vu qu’il n’est pas encore possible de déterminer quel impact définitif aura cet incendie sur l’avenir du navire tout comme aucun bilan humain et matériel ne peut être établi, aucune conclusion définitive ne peut pour l’instant être tirée. Cependant, il est quand même déjà possible de soulever plusieurs questions par rapport au navire ainsi que sur les travaux en cours sur ce dernier.

Premièrement; est-ce que le Kuzya est réellement un navire maudit? Certes, cette question peut prêter à sourire mais il est vrai que ce dernier présente une histoire pour le moins troublée. Ayant effectué pas moins de huit déploiements en mer entre 1996 et 2018, le navire a connu plusieurs événements significatifs:

  • Perte d’un Su-33 en date du 05/09/2005 suite à une rupture de brin lors de l’appontage
  • Incendie à bord du navire en 2009 avec décès d’un marin, le sinistre sera rapidement circonscrit
  • Durant sa campagne en méditerranée de 2013-2014, le navire connaîtra des difficultés techniques qui nécessiteront la présence d’un remorqueur
  • Le dernier déploiement en date (2016-2017) en méditerranée débouchera sur la perte d’un MiG-29KR ainsi que d’un Su-33: l’un suite à une rupture de brin (encore) et l’autre suite à un manque de carburant vu l’absence de décision rapide prises par l’équipage

En outre, la perte du dock flottant PD-50, dans la nuit du 30 octobre 2018 et le sauvetage in extremis concomitant de l’Admiral Kuznetsov ne sont qu’une péripétie de plus dans la carrière du bâtiment. Doit-on pour autant considérer que le navire est « maudit »? Certainement pas. Aspect anecdotique mis de côté, il faut remettre les différents éléments dans leur contexte: la perte du dock PD-50 est liée au mauvais état général de ce dernier, la rupture de brins durant des appontages sont des événements inhérents à l’exploitation d’un porte-avions (mais on peut discuter de l’absence de barrière de rattrapage par exemple), les problèmes de propulsion rencontrés à plusieurs reprises sont également à lier à l’état d’entretien général du bâtiment.

12-8137045-5276217.jpg
Une vue de l’Admiral Kuznetsov en feu avec un navire de pompiers à l’avant plan. Image@TASS

Bref, dis autrement: on ne peut pas taxer le navire d’être foncièrement mauvais ou maudit (la Chine exploite le Liaoning sans difficultés apparentes), par contre on peut clairement blâmer le fait que les russes jouent avec le feu en ne mettant pas sur la table les moyens financiers, techniques et humains nécessaires pour assurer une exploitation optimale et sécuritaire du navire.

Deuxièmement, quel avenir pour le navire? Alors que les cendres ne sont pas encore refroidies pas plus que la fumée évacuée; on peut déjà voir les premiers « experts » conclure que c’est la fin pour le Kuzya. Inutile de se mentir, on ne doit certainement pas déboucher le champagne au Kremlin ou chez USC en ce moment; la nouvelle de l’incendie a certainement du être suivie de quelques tirs de Topol bien ciblés sur les responsables (de la construction navale notamment) qui doivent sentir un important souffle nucléaire autour de leur poste, des comptes devront être rendus et il est fort probable que des têtes tomberont. Soit, c’est un débat qui n’a pas lieu ici. Cependant, on est en droit de se demander quelles seront les conséquences pour le Kuzya; cette inquiétude semble être très présente puisque Aleksey Rakhmanov (le patron d’USC, United Shipbuilding Corporation) est monté plusieurs fois au créneau depuis ce matin pour indiquer que le but est de sauver le navire et d’assurer son retour au service dans les délais impartis.

Продолжается борьба за живучесть корабля (…)

La lutte pour la survie du navire continue (…)

Как уточнил ТАСС глава Объединенной судостроительной корпорации (ОСК) Алексей Рахманов, пожар на крейсере не должен сказаться на сроках ремонта корабля

Comme l’a spécifié le chef d’United Shipbuilding Corporation (USC) Aleksey Rakhmanov à TASS, l’incendie du croiseur ne devrait pas affecter le calendrier de réparation du navire

L’état technique du navire ne peut pas être évalué tant que l’incendie n’est pas éteint mais il est parfaitement illusoire de voir la Russie se passer définitivement de l’Admiral Kuznetsov sauf pour des raisons techniques avérées. Vu la symbolique portée par ce navire ainsi que l’image politique véhiculée par la Russie en mettant à l’avant-plan une Marine qui est puissante et apte à se déployer partout (ce point a déjà été abordé à de nombreuses reprises sur le blog donc je ne m’étendrais pas dessus); le Kuzya faisant partie intégrante de cet imaginaire, il est évident qu’il ne sera pas retiré du service maintenant. Après tout, la Marine Russe a déjà eu de nombreuses opportunités de le retirer du service par le passé sans que ceci ne se concrétise: le lancement de la modernisation du bâtiment ainsi que le choix d’investir massivement dans une solution de rechange rapidement disponible pour palier à la perte du dock flottant PD-50 font que le message véhiculé est pour le moins limpide: l’Admiral Kuznetsov restera en service, même si son utilité opérationnelle concrète au sein de la Marine Russe devait être remise en question. Par contre, il est inutile de se leurrer, la modernisation du navire (que l’on pourrait requalifier en remise en état partielle suite à l’incendie) sera très certainement prolongée de quelques mois, dans le meilleur des cas. Si l’on veut faire preuve d’un peu de cynisme, on pourrait indiquer que parler de « retards » et de « construction navale russe » dans la même phrase relève du pléonasme pur et simple.

Troisièmement, quelles sont les causes de cet incendie? Il est clair que l’on ne peut pas, en l’état actuel des choses, pointer du doigt le ou les responsable(s) de cet incendie, une enquête judiciaire (en vertu de l’article 216 du Code Criminel) vient d’être lancée par la Russie en vue de déterminer le déroulé des événements ainsi que les responsabilités; cette dernière permettra de faire la lumière sur le pourquoi du comment de cet incendie. Néanmoins, ce serait un doux euphémisme d’écrire que cet incendie est surprenant: la liste des navires ayant connu des incendies en Russie durant des travaux de rénovation ces dernières années est très (trop!) longue. Entre la non-application des mesures élémentaires de sécurité (une étincelle qui tombe sur du fioul présent à proximité!), le manque de formation du personnel, l’emploi de techniques obsolètes ainsi qu’une certaine forme de dilettantisme de la part des ouvriers travaillant sur les navires en rénovation ont débouché sur la mise en place d’un cocktail explosif qui a vu la Russie connaître plusieurs incendies importants sur des navires en cours de rénovation au sein des chantiers navals locaux; ces incendies entraînant des surcoûts conséquents ainsi que retardant d’autant le retour en service des navires impactés, dans le meilleur des cas. Il semble que la cause d’une partie des problèmes rencontrés soit systémique: là où l’URSS disposait d’un système d’ouvriers spécialisés ainsi que de militaires engagés pour le long-terme aptes à travailler dans la construction/réparation navale et comprenant les spécificités de ce secteur en matière de risques, la Russie fait appel à des ouvriers travaillant sur tous types de chantiers et aucunement (ou que très partiellement) conscients des risques inhérents à un navire en cours de travaux, ce qui débouche sur les incendies que l’on connaît ainsi que sur des délais de travaux parfaitement absurdes en comparaison avec les autres pays disposant d’une construction navale qui se veut moderne.

12-8135189-2019-12-12-11-53-39-kuzya-.jpg
Le Kuzya en feu. Image@BAZA

On n’endossera bien évidemment pas le rôle de juge, après tout même dans une entreprise hyper contrôlée et respectant strictement des protocoles de sécurité existants, un accident peut toujours arriver. Que ce soit des suites d’une erreur humaine (ce qui semble être le cas dans le cet incendie) ou des suites d’une raison technique quelconque (la machine/outil offrant une fiabilité de 100% n’existant tout simplement pas), cet incendie aurait pu se dérouler n’importe où dans le monde. Néanmoins, la récurrence des accidents, le nombre de victimes, la répétition des mêmes causes sous-jacentes ainsi que l’absence apparente de remise en question du secteur font que ce dernier doit – de toute urgence – débuter une rénovation copernicienne de son mode de fonctionnement sous peine de voir ce type d’accident se répéter à intervalles réguliers.

Après tout, quelques jours après avoir tracé des plans ambitieux et globalement réalistes pour la Marine Russe lors des réunions qui se sont tenues entre le 2 et le 5 décembre à Sotchi; l’annonce de cet incendie sur le navire-amiral de la flotte russe tombe au plus mauvais moment pour le gouvernement russe qui se serait – fort logiquement – bien passé de cette contre publicité mal venue.

Et puis bien franchement, le Kuzya qu’il soit maudit ou pas mérite mieux que ça.