[Actu] Livraison des premiers éléments de S-400 à la Turquie

Toute commande de matériels militaire soulève son lot de discussions et de polémiques et ce phénomène qui s’amplifie de plus en plus ces dernières années semble atteindre un pic avec les premières livraisons d’éléments du système S-400 à l’armée turque en date du 12 juillet 2019.

Membre à part entière de l’OTAN depuis le 18 février 1952, la Turquie avait tant qu’à présent, à l’instar d’une écrasante majorité des membres de l’alliance, effectué ses achats de matériels militaires auprès des pays de l’OTAN et principalement des Etats-Unis. Occupant une position géographique stratégique pour l’alliance au carrefour entre le Sud de l’Europe, l’Asie Mineure et le Moyen Orient; la Turquie offrait l’avantage de verrouiller les détroits des Dardanelles et du Bosphore restreignant de facto l’accès de la Méditerranée au départ de la Mer Noire à la Flotte Soviétique (AVMF) durant la Guerre Froide et ce via l’existence de la Convention de Montreux (ratifiée le 20/07/1936). En outre, l’arrimage de la Turquie à l’OTAN permet à l’alliance de disposer de bases avancées donnant un accès direct à l’URSS ainsi qu’à l’Iran après la chute du Shah et la mise en place de la République Islamique par l’Ayatollah Khomeini. Les américains ne s’y sont pas trompés, la base d’Inçirlik est une des plus importantes bases abritant des forces américaines hors du territoire, de plus, une partie du stock de bombes nucléaires B61 prépositionnées en Europe (on parle d’une cinquantaine de munitions bien que les chiffres ne soient pas officiellement communiqués) sont présentes dans des installations spécifiques sous contrôle US de cette base.

Il est donc facile de comprendre pourquoi la Turquie est de longue date un membre important de l’alliance, cependant politiquement parlant le pays est pour le moins complexe. Proclamée en date du 23 octobre 1923 sur les cendres de l’Empire Ottoman par celui qui en deviendra son premier président, Mustafa Kemal Atatürk, la République de Turquie dispose d’une constitution promulguée en 1924 dont toute référence à une quelconque religion d’état est supprimée quelques années après sa promulgation; faisant du pays une république laïque bien que l’écrasante majorité de la population soit de confession musulmane. Au cours de son histoire, le pays connaîtra une « occidentalisation » à marche forcée sous la houlette du président Atatürk avec notamment un passage à l’alphabet latin, l’instauration du mariage civil comme seul mode de mariage reconnu, la mise en place du suffrage universel, etc… L’armée turque s’étant toujours considérée comme la gardienne de l’héritage « Kémaliste » elle s’est régulièrement immiscée dans les affaires de l’état en renversant des gouvernements dont elle estimait qu’ils bafouaient l’héritage d’Atatürk. Premier ministre entre 2003 et 2014, Recep Tayyip Erdoğan est devenu le président du pays en 2014 avant d’être réélu en 2018; cette élection a débouché sur une plus grande présidentialisation du régime (au détriment du parlement) et sur une montée en puissance des questions religieuses dans la vie du pays.

En outre, les relations entre la Turquie et la Russie sont issues d’une longue tradition historique souvent complexe car résultant notamment de divergences de vues sur des points fondamentaux de politique étrangère mais ces relations suivent une tendance à l’amélioration progressive depuis la fin de l’URSS en 1991. Les changements politiques intervenus depuis le début des années 2000 en Turquie ont confirmé ce « retour en grâce » de la Russie qui est devenu le principal fournisseur d’énergie (Rosatom à travers sa filiale Atomstroyexport a vendu sa première centrale nucléaire à la Turquie¹) tandis que cette dernière est la destination de vacances préférée des russes. Cependant, les relations bilatérales ont connues des moments difficiles ces derniers mois avec l’opposition entre les deux pays sur plusieurs points dont notamment sur les questions en rapport avec la Syrie et la population kurde; les crispations entre les deux pays culminèrent avec la destruction par un F-16 turc d’un Su-24M russe qui avait pénétré dans l’espace aérien turc en date du 24 novembre 2015. Signe indirect de ce réchauffement entre les deux pays, la commande par la Turquie de systèmes de défense anti-aérienne S-400 auprès de Rosoboronexport.

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Cette image d’un Su-24M russe en flammes après s’être fait tirer dessus par un F-16 turc a fait le tour du monde. Image@?

Le S-400 en Turquie: aperçu historique

Annoncée en septembre 2017, cette commande portant sur quatre batteries de S-400 par la Turquie pour un montant évalué à 2,5 milliards d’USD a créé pas mal d’émoi en Occident. Il est vrai que l’acquisition de matériel d’origine russe par Ankara a toujours été plus que marginal et une telle commande relève d’une double symbolique politique en actant de facto la bonne entente qui règne entre la Turquie et la Russie tout en envoyant un message clair aux alliés traditionnels de la Turquie marquant sa désapprobation dans l’ingérence de certains dans ses affaires internes et dans ce qu’elle perçoit comme une menace pour son intégrité territoriale (cas du soutien apporté aux Kurdes notamment).

C’est sous le nom de projet T-LORAMIDS (Turkish LOng RAnge MIssile Defense System) qu’a été lancé le 1er mars 2007 le programme, d’une valeur estimée à 3 milliards d’USD, visant à acquérir une capacité de lutte anti-aérienne à longue portée en Turquie. Ce programme découlait de l’identification d’une menace potentielle représentée par le développement d’armes balistiques par l’Iran avec le risque de voir les installations stratégiques turques être la cible de celles-ci. Plusieurs candidats se firent connaître qui proposèrent les équipements suivants:

  • Le SAMP/T avec missile Aster-30 d’Eurosam/MBDA
  • Le MIM-104 Patriot de Lockheed Martin avec Raytheon
  • Le S-300VM d’Almaz-Antey
  • Le HQ-9 de CPMIEC

Les discussions se sont éternisées et il faudra attendre 2013 pour que la Turquie annonce qu’elle allait commander pour un montant estimé de 3,4 milliards d’USD douze divisions du système de défense anti-aérienne DF-2000, variante à l’export du système chinois HQ-9. Les arguments mis en avant pour justifier l’acquisition de ce système étant: coûts d’acquisition moins élevés et possibilité d’importants transferts technologiques ce qui cadre bien avec la politique turque de mise en place d’une industrie nationale de production d’armements militaires. Cette annonce provoqua pas mal de remous au sein de l’OTAN (déjà) et de fortes pressions américaines virent la Turquie abandonner l’idée en 2014; au final le projet T-LORAMIDS sera abandonné en 2015. Deuxième étape dans le processus d’acquisition d’un système SAM, la demande faite par la Turquie aux USA en vue d’acquérir des batteries du système MIM-104 Patriot; cette demande ayant reçu une fin de non-recevoir par les USA (Administration Obama) au début de l’année 2017.

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Eléments constitutifs du système HQ-9 chinois. Image@?

Il ne restait plus beaucoup d’options à la Turquie et la Russie avec sa vaste panoplie de systèmes de défense anti-aériens de proximité ainsi qu’à longue distance se trouva finalement être une sorte de solution par défaut. Bien évidemment, la Russie sauta sur l’occasion pour proposer non plus le système S-300VM mais le système plus moderne S-400 ainsi que la formation des équipes chargées de l’entretien et de leur mise en oeuvre, l’acquisition des S-400 étant en bonus couplée à un package financier attractif proposé par la Russie (50% du montant total de la vente est couvert par un prêt russe).

Initialement prévue pour le premier trimestre 2020, la Russie a fait savoir que la production des équipements pour la Turquie a été lancée et que les premières livraisons sont avancées au mois de juillet 2019. Cette commande va très rapidement se révéler problématique puisqu’elle soulève la question de l’intégration des S-400 au sein de l’armée turque et de ses systèmes d’armes qui sont tous compatibles OTAN; le gouvernement américain a très rapidement soulevé des objections fermes sur la présence à la fois du F-35 et du S-400 en Turquie avec le risque potentiel que la Russie puisse accéder à des données intéressantes au sujet du premier; permettant notamment aux forces armées russes de calibrer plus facilement leurs systèmes SAM sur ce qui est devenu de facto le « nouveau chasseur standard » de l’OTAN.

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TEL de S-400 russes; cette photo sera bientôt réalisable en Turquie. Image@?

Partenaire depuis le 12 juillet 2002 au sein du programme JSF (Joint Strike Fighter – F-35), la Turquie doit disposer à terme de la capacité de produire l’appareil sous licence (ainsi que des pièces de ce dernier) au sein de l’usine TAI (Turkish Aerospace Industries) et une commande de pas moins de 100 appareils est envisagée dans deux versions: le F-35A ainsi que le F-35B à décollage court et atterrissage vertical (STOVL). Les appareils à acquérir doivent servir à remplacer le solde de F-4 Phantom II toujours actifs au sein de la force aérienne turque (Türk Hava Kuvvetleri) ainsi que débuter le remplacement de ses F-16C/D Block 30 les plus anciens (admis au service entre 1989 et 1994). Depuis l’annonce de la commande des S-400 par la Turquie des sénateurs américains ont signifié vouloir faire passer une loi interdisant la vente de F-35 à la Turquie, cependant au vu de la mise au point délicate du programme JSF et l’importance de la Turquie au sein du programme (que ce soit en tant que producteur et de client); ceci ressemblait initialement plus à une gesticulation politique qu’à une réelle menace.

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Malgré son âge, ce F-4E Phantom II porté au standard Terminator 2020 est toujours actif au sein de la TUAF. Image@?

De manière assez compréhensible, la Turquie a rejeté les mises en garde américaines relatives à l’acquisition des S-400, le MoD turc allant même jusqu’à qualifier ces dernières comme étant du « chantage ». Certes, il y a là une guerre médiatique en cours et on voit que la Turquie en joue un peu, Ankara s’étant même permis d’en rajouter une couche vis-à-vis des USA en indiquant son intention de faire l’acquisition à terme du S-500 et même de demander un transfert de technologie pour assurer la production de ce système en Turquie. Cette information a entre-temps été partiellement démentie puisque la Russie n’envisage aucunement l’exportation du S-500 pour l’instant, sa production venant seulement de débuter, par contre l’idée d’une production conjointe en Turquie du S-400 est en cours de discussion.

Le S-400 en Turquie: les premières livraisons

Depuis le mois d’avril 2019 des annonces récurrentes du côté russe indiquent l’arrivée rapprochée des premiers éléments du S-400 et de manière parallèle, les menaces américaines d’interruption des livraisons de F-35 ainsi qu’à terme d’exclusion de la Turquie du programme JSF se sont faites de plus en plus pressantes. La Turquie ayant réaffirmé sa volonté d’acquérir les S-400 malgré les complexités inhérentes à la mise en service d’un tel système considéré comme « incompatible avec les standards OTAN » (nous ne discutons pas de la véracité technique ou non de cette affirmation).

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L’IL-76TD codé RA-76363 livre ici un véhicule du système S-400 en Turquie. Image@Reuters

C’est en date du 12 juillet que les premières livraisons de S-400 ont débutés avec plusieurs avions mobilisés par assurer celles-ci, sur base des numéros de registre des avions employés, il est possible de suivre et comptabiliser les vols via le site FlightRadar24:

  • An-124-100, RA-82013: vols RFF9917/RFF9918
  • An-124-100, RA-82014 (en alternance avec le RA-82013): vols RFF9917/RFF9918
  • An-124-100, RA-82038: vols RFF9915/RFF9916
  • IL-76TD, RA-76363: vols SUM9621/SUM9622
  • IL-76TD, RA-76719: vols TTF9072
  • IL-76TD, RA-76846: numéros de vols inconnus

Les russes ont mis la priorité sur les livraisons par voie aérienne sachant que la faible distance à parcourir rend l’usage d’avions plus intéressant que l’emploi de la voie maritime et « chat échaudé craignant l’eau froide »: les déboires rencontrés lors des livraisons des premiers éléments du S-400 à la Chine (certains composants ont été endommagés lors de la livraison par voie maritime) font que la Russie a préféré l’emploi d’une solution aérienne.

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L’Antonov An-124-100 de la force aérienne russe codé RA-82013 livre les premiers éléments du S-400 en Turquie. Image@Reuters

Les premiers éléments livrés portent sur les véhicules auxiliaires, notamment les véhicules de rechargement, les radars, les véhicules de soutien logistique qui seront suivis ensuite par les lanceurs et les tubes associés. Les livraisons se font sur la base de Mürted (Mürted Hava Meydan Komutanlığı) anciennement connue sous le nom de base aérienne Akinci (Akıncı Hava Üssü) jusqu’en 2016 et partiellement abandonnée après la tentative de coup d’état de cette année; cette base est située à 35 Km au nord-ouest d’Ankara. Les russes suivent un tempo rapide pour les livraisons puisque ce sont pas moins de 24 vols de livraisons qui ont eu lieu entre le 12 et le 22 juillet avec un achèvement des livraisons d’ici à la fin de l’année 2019 (obligation contractuelle) suivi par une mise en service officielle durant le premier trimestre 2020.

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L’An-124-100 codé RA-82038 est employé pour effectuer des livraisons entre la Russie et la Turquie. Image@?

En conclusion

L’arrivée des premiers éléments de S-400 à la mi-juillet 2019 a accéléré les choses et les USA n’ont pas tardé à officialiser le retrait de la Turquie du programme F-35A avec un communiqué publié en date du 17 juillet 2019. Cette mise à exécution des avertissements préalables n’est guère surprenante en soi et il semble que la Turquie s’attendait à subir les conséquences du choix des S-400. Cependant Ankara n’a pas hésité à rappeler qu’elle avait essuyé un refus en matière d’acquisition des MIM-104 Patriot bien que ces derniers lui aient de nouveau été proposés après l’officialisation d’acquisition des S-400.

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L’actuelle administration américaine n’a jamais caché ses intentions de contrer par tous les moyens à sa disposition les exportations de matériels militaires russes et ce dans un double objectif: le premier étant d’impacter l’économie russe qui tire de substantiels revenus desdites exportations et le deuxième étant de restreindre par tous les moyens les exportations de matériels militaires russes qui indirectement représentent une menace pour les ventes des équipementiers américains; la mise en place du CAATSA allant en ce sens.

Gageons que si la première raison sous-jacente est compréhensible, la deuxième raison est beaucoup moins louable et elle remet en question les motivations réelles de la politique extérieure américaine. Certes les relations internationales ne peuvent se résumer en quelques lignes, mais on est en droit de se poser la question de la crédibilité de certaines sanctions économiques face à la Russie ou la Chine alors que la question de l’acquisition du S-400 par l’Inde ne semble pas avoir fait trop sourciller Washington. Mais il est vrai que New Delhi – qui a fermement rejeté les menaces de sanctions américaines suite à l’acquisition des S-400 – représente une manne de contrats potentiels importants pour le secteur de la défense US, ce qui n’est absolument pas le cas de Pékin ou Moscou. Dans le même ordre d’idée, l’Inde qui a également signé pour le S-400 s’est vu proposer le F-35 par Washington dans le cadre du MMRCA 2.0; à croire que les craintes formulées vis-à-vis d’Ankara ne sont pas applicables à New Delhi.

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Ce F-35A ne rejoindra certainement jamais le sol turc. Image@Carl Richards

L’argument soulevé par Washington pour exclure Ankara réside dans le fait que la coexistence du F-35 sous la couverture des radars du système S-400 permettront aux russes d’obtenir facilement l’image radar du F-35 et de pouvoir calibrer plus facilement les radars du S-400 pour permettre de détecter plus facilement le JSF et donc de contrer la furtivité qui est un des principaux arguments de vente de l’avion actuellement ainsi qu’un garant de sa sécurité. Si l’argument est techniquement crédible, il apparaît quand même fort léger voire improbable: avec des batteries de S-400 disposées à plusieurs endroits du globe (dont notamment en Syrie) qui couvrent des zones d’action employées par des F-35 (toutes variantes confondues) ainsi que des radars et batteries de S-400 positionnés à Kaliningrad qui couvrent une large partie de la Mer Baltique, il semble évident que l’image radar du F-35 – si elle ne l’est pas déjà – sera rapidement en possession des russes. En outre, en se focalisant sur les batteries de S-400 qui représentent une menace potentielle évidente, c’est oublier un peu rapidement que les russes disposent et déploient des radars spécifiquement conçus pour détecter les appareils furtifs; c’est le cas des radars 55Zh6M Nebo-M par exemple. Bref, même si les inquiétudes américaines sont en partie fondées, il est illusoire de croire que l’interdiction d’exportation du F-35 va changer fondamentalement la donne en matière de détectabilité du JSF; ce dernier finira bien par être connu « en profondeur » par les russes ainsi que par d’autres pays qui chercheraient à le détecter rapidement. Ceci étant, vu les performances actuelles du F-35 et les difficultés rencontrées par le programme, on pourrait de manière cynique se demander si il s’agit réellement d’une punition pour Ankara que de se faire interdire l’accès au F-35…

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Radar 55Zh6M Nebo-M. Image@Vitaly Kuzmin

Doit-on pour autant considérer que c’est le début de la fin pour la Turquie au sein de l’Alliance?

Certainement pas. L’OTAN s’est d’ailleurs rapidement empressée de rappeler que la Turquie est un membre de longue date de l’alliance et qu’elle est « bien plus que le S-400« ² et il s’agit certainement de l’élément le plus important dans toute cette polémique: malgré la défiance américaine ainsi que l’entrée en vigueur d’une sanction à son égard, la Turquie garde la pleine confiance de l’Alliance. On pourrait être tenté d’en conclure que l’Alliance fait le dos rond en attendant que l’actuelle administration US se calme, cependant les choses sont loin d’être aussi simples. Comme indiqué auparavant, la Turquie est idéalement positionnée au sein de l’OTAN et son utilité au sein de l’alliance est très importante. Offrant un accès aisé à une zone traversée de fortes tensions (Moyen Orient), disposant d’une armée très bien équipée et bien entraînée, permettant aux USA de disposer d’une base avancée idéalement située et abritant en bonus des armes nucléaires: la liste des « bénéfices » qu’apporte la Turquie au sein de l’alliance est loin d’être négligeable. Selon un adage courant dans les relations internationales « Nous n’avons pas d’alliés éternels et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et il est de notre devoir de respecter ces intérêts » [Lord Palmerston, Henry John Temple] les intérêts qu’apportent la Turquie au sein de l’Alliance sont d’une telle importance qu’il est extrêmement peu probable de voir des sanctions plus lourdes lui être infligées à l’avenir.

Quid de la Russie dans tout ceci? En fait, il semble que cette dernière ait flairé la bonne occasion (ou alors ait su exploiter l’opportunité qui lui était offerte) de déstabiliser l’OTAN en fournissant à des conditions généreuses le S-400 à un pays qui est un membre important de l’Alliance; certes, les conditions pour accéder à cette déstabilisation lui ont été favorables. L’abandon de l’achat envisagé des HQ-9 chinois suivi du refus de la vente des MIM-104 Patriot par les USA ont ouvert une voie royale à la Russie dans laquelle cette dernière s’est engouffrée le tout étant également aidé par un contexte politique qui lui était beaucoup plus favorable que précédemment avec un président Erdoğan ne cachant pas sa bonne entente avec le gouvernement russe.

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Ce F-16D Blk 50 fait partie des derniers appareils livrés à la force aérienne turque. Image@Aldo Bidini

La Russie a mis en place ce que certains appellent une « Diplomatie du S-400 » employant le système SAM pour nouer des liens stratégiques avec des pays qui ne font pas partie de sa sphère d’influence coutumière avec notamment dans l’idée de fragmenter et/ou déstabiliser ce que la Russie considère comme étant le Bloc Occidental. Cette théorie est relativement cohérente avec l’emploi du S-400: en effet, avec l’entrée en production annoncée du S-500 qui doit suppléer et à terme remplacer le S-400, il n’est pas surprenant de voir la Russie mettre plus en avant le S-400 à l’export puisque le renouvellement de son parc de systèmes SAM longue portée arrive à son terme. Ce faisant, la Russie prend un risque calculé: elle emploie un système considéré comme efficace et pour lequel il existe un intérêt marqué pour couper l’herbe sous le pied des chinois qui tentent de placer à l’export leurs propres systèmes SAM tout en faisant de ce dernier une arme « politique » permettant de semer une certaine forme de zizanie entre partenaires de longue date.

Par contre, il reste un dernier point qui doit être abordé; plusieurs sources font état du fait que la Russie pourrait proposer le Su-57 à la Turquie pour lui permettre de renouveler sa force aérienne dont une partie des avions ont largement atteints l’âge légal de la retraite (cas des F-4 Phantom II). Outre le fait que cette option est basée sur des conjectures sans fondements puisque le Su-57 n’est pas autorisé à l’exportation et que cette dernière n’est pas pour demain selon Iouri Borisov;

« Есть правило, что до принятия на вооружение никогда не оформляем (разрешение на экспорт – ИФ) » [Ю.Борисов]

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« Il existe une règle selon laquelle avant de l’adopter (Ndtr: un nouveau produit), nous ne délivrons jamais (d’autorisation d’exportation – IF) » [I.Borisov]

En outre, les tenants de cette option oublient un peu vite que la Turquie fait toujours partie de l’OTAN que l’intégralité des équipements à disposition de l’armée turque sont conçus et équipés pour être compatibles OTAN raisons pour lesquelles les russes même pour dans un objectif purement politique ne vont pas prendre le risque de vendre leur dernier-né dans les années à venir à ce que la Russie identifie comme « ennemi principal » dans sa doctrine.

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La probabilité de voir des Su-57 en service en Turquie est des plus retreinte. Image@?

En vue de renouveler son parc aérien vieillissant, la Turquie a lancé le développement à la fin de 2010 d’un appareil de Génération 5 connu sous le nom de projet TF-X et dont la création a été confiée à TAI (Turkish Aerospace Industries) qui a signé un accord de collaboration avec BAE Systems le 25 août 2017; cet appareil envisagé pour travailler de concert avec le F-35 aurait du remplir les missions de supériorité aérienne. La perte du F-35 va donc plus que probablement signifier que la Turquie va concentrer ses efforts sur le TF-X pour assurer le renouvellement de sa flotte; entre-temps, la Russie a quand même fait savoir qu’elle était prête à fournir des Su-35S si Ankara en exprimait le besoin.

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Le Su-35S un jour en service au sein de la force aérienne turque? C’est peu probable. Image@Siberian Spotters

Enfin, la perte du F-35 par la Turquie aura des répercussions plus graves à deux niveaux:

  • Le pays est exclu de la production de l’avion ce qui signifie une perte significative (qui ne peut pas encore être chiffrée) pour les industries aéronautiques turques bien qu’en 2013, les estimations tablaient sur un gain de 12 milliards d’USD dans le cadre de la production du F-35.
  • La Marine Turque recevra sous peu un nouveau LHD, le TCG Anadolu qui devait embarquer le F-35B: le navire ne pourra donc pas être employé pour les missions pour lesquelles il avait (en partie) été envisagé
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Maquette du TF-X présentée durant le salon du Bourget 2019. Photo@DefPost

Avec une armée exclusivement formatée OTAN, les options disponibles pour la Turquie dans le cadre du renouvellement de ses forces armées (principalement aériennes) sont fortement restreintes. Outre l’option de la création d’équipements d’origine indigènes, qui est déjà partiellement en cours, le pays va devoir se trouver de nouveaux fournisseurs et/ou signer de nouveaux accords de collaboration en vue d’acquérir les technologies ainsi que le savoir-faire qui lui font encore défaut pour certaines productions. Mais il est nécessaire de garder à l’esprit que l’armée étant formatée OTAN, les équipements futurs doivent être compatibles avec les équipements en service. Dis autrement et de manière plus pragmatique: il est peu probable qu’un hypothétique Su-35 turc sache communiquer avec les E-7 AWACS en service vu l’emploi de standards différents et l’on imagine difficilement la Turquie commander des Beriev A-100 pour communiquer et diriger les F-16C/D en service. On pourrait imaginer la création d’une « armée parallèle » équipée de matériaux d’origine russe qui serait incompatibles avec les équipements actuels mais capables de fonctionner en toute autonomie: c’est l’optique adoptée par la Turquie pour exploiter ses S-400 mais ceci est beaucoup moins crédible dans le cadre d’autres équipements. Il n’empêche qu’Ankara discute actuellement la production conjointe de S-400 avec la Russie; est-ce une volonté locale d’enfoncer le clou ou le retournement graduel des alliances existantes? Il est plus probable de voir là une volonté de création d’une base industrielle large pouvant subvenir aux besoins des militaires russes.

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Boeing E-7 de la force aérienne turque. Image@?

Très clairement et c’est peut-être une des leçons à tirer de cette histoire; la Russie a réussi à jeter le doute au sein de l’OTAN en forçant indirectement la main au gouvernement américain qui de manière (presque) prévisible a été contraint à agir face à l’éventualité de voir un pays membre de l’Alliance acquérir un système d’origine russe ce qui est contraire à la volonté politique américaine de sanctionner et d’isoler la Russie sur la scène internationale tout comme ceci peut créer un cas de jurisprudence potentiellement dommageable vis-à-vis des autres pays de l’Alliance qui seraient tentés par une telle acquisition (de S-400 ou d’autres équipements d’origine russe). Le retrait de la Turquie du programme F-35 est donc un avertissement très clair envoyé à tous les alliés des américains indiquant que l’accès à certaines technologies clefs peut être restreint à tout moment si l’allié vient à ne pas suivre les règles et accords en vigueur (officiels ou tacites), les sanctions précédées d’avertissements préalables, étant en général sans appel. Gageons que le président turc qui n’a guère apprécié certaines ingérences et choix occidentaux en matières de relations avec la Turquie et de positionnement face à ses problèmes intérieurs ne va certainement pas mettre le genou en terre aussi facilement et on peut s’attendre à des suites sous peu dans toute cette histoire.

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¹ Il s’agit de la centrale d’Akkuyu (Akkuyu Nükleer Güç Santrali) dont la première tranche des quatre prévues (VVER-1200/509) doit ouvrir en 2023 pour un achèvement en 2028
² « (…) but I’m saying that Turkey as a NATO member is much more than S-400 » [Jens Stolenberg]